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Hommages / 09.02.2022

Betty Davis (1945-2022)

Trois albums passés inaperçus à leur sortie et une poignée de singles sur une période d’une dizaine d’années, puis plus de quatre décennies de silence quasi intégral : la carrière de Betty Davis se résumerait à pas grand-chose si celle-ci n’avait pas exercé avant et après ces quelques disques une influence majeure, tant au plan musical qu’en termes de positionnements à la fois sur les musiciens l’ayant directement côtoyée que sur des générations de créatrices souhaitant affirmer leur liberté.

Née à Durham, en Caroline du Nord, elle découvre vite la musique, et singulièrement le blues par l’intermédiaire de sa grand-mère, et commence dès l’adolescence, alors que sa famille s’est installée à Pittsburgh, à écrire ses propres chansons. Elle n’a que 16 ans quand elle part s’installer chez sa tante à New York, pour suivre les cours du Fashion Institute of Technology. Tout en occupant différents petits jobs pour financer ses études, elle se lance dans une carrière de modèle, apparaissant dans les pages de magazines comme Seventeen, Ebony et Glamour.

Mais c’est le monde de la musique qui l’attire le plus directement. Habituée des clubs de Greenwich Village, elle ne tarde pas à se faire remarquer et publie deux singles, un sous son nom pour DCP International et un en duo avec Roy Arlington sous le nom de Betty & Roy sur Safice, le label où enregistre alors Eddie Floyd. C’est cependant par l’écriture qu’elle connaît son premier succès quand les Chamber Brothers enregistrent une de ses chansons, Uptown, qui paraît en single et sur leur album “The Time Has Come”. 

Proche des musiciens les plus influents du moment, parmi lesquels Jimi Hendrix et Sly Stone, elle entame une relation avec le trompettiste Hugh Masekela, qui lui permet d’enregistrer, touj ours sous le nom de Betty Mabry, deux de ses chansons pour un single arrangé par ses soins qui paraît sur Columbia, sans rencontrer un succès particulier. Après sa séparation avec Masakela, c’est avec Miles Davis qu’elle commence une relation. Celui-ci est alors dans une période d’interrogation sur sa direction artistique, et Mabry, qu’il épouse en septembre 1968, contribue à l’introduire au son rock, soul et funk du moment, en lui faisant découvrir la musique de Jimi Hendrix, de Sly Stone et de James Brown, qui influencera en particulier les “In A Silent Way” et “Bitches Brew”. Elle contribue également à faire évoluer son image en renouvelant sa garde en robe dans une direction plus contemporaine.

Davis lui dédie un titre, Mademoiselle Mabry, qui apparaît sur l’album “Filles De Kilimanjaro”, sur lequel son visage apparaît en couverture. Avec son collaborateur régulier Teo Macero et ses musiciens, il produit plusieurs démos pour elle, la présentant à la fois comme chanteuse et comme autrice-compositrice, mais ne parvient pas à y intéresser un label. Le résultat de ces séances, ainsi que de celles avec Masakela, est publié en 2016 par Light in the Attic sous le titre “The Columbia Years 1968-1969”. Le mariage avec Miles Davis ne dure pas, mais elle continue ensuite à utiliser son nom de famille. Elle passe ensuite quelques mois à Londres à travailler comme modèle, tout en continuant à écrire sa musique. 

De retour aux États-Unis, elle s’installe à Los Angeles signe un contrat avec le label Just Sunshine Records de Michael Lang, le promoteur du festival de Woodstock, dont le catalogue comprend alors des artistes aussi divers que Karen Dalton, Mississippi Fred McDowell, Alexis Korner et les Voices Of East Harlem. Si le projet initial était d’enregistrer l’album avec le groupe de Carlos Santana, c’est finalement Greg Errico, le batteur de Sly & the Family Stone qui produit les séances, pour lesquelles il réunit un assemblage aussi luxueux qu’hétéroclite de musiciens locaux : le bassiste Larry Graham, le guitariste Neal Schon, le clavier Merl Saunders, les chœurs des Pointer Sisters et de Sylvester…. C’est cependant Betty l’incontestable patronne de la séance : elle a écrit toutes les chansons et c’est son chant, sauvage et sexuel, qui domine le résultat final. L’album connaît un certain succès, mais aucun des singles qui en sont extraits ne devient un tube, même si, porté par un certain parfum de scandale, le très explicite If I’m in luck I might get picked up.

© DR / Collection Gilles Pétard
© DR / Litgh In The Attic

En parallèle, ses prestations live incendiaires – dont il ne reste hélas que quelques images fragmentaires – contribuent à répandre sa réputation. Elle ne semble pas cependant être apparue à la télévision à l’époque… Betty est la productrice de l’album suivant, “They Say I’m Different”, dont elle écrit l’ensemble du répertoire, mais le disque doit se contenter d’une modeste 46e place du classement des albums R&B. C’est le soutien du chanteur britannique Robert Palmer qui lui permet ensuite de signer avec Island, où elle publie l’album “Nasty Gal”, à nouveau intégralement écrit et produit par ses soins et sur lequel elle est accompagnée par son groupe de scène. Malgré quelques critiques positives, le disque ne connaît qu’un succès limité (54e place du classement R&B de Billboard), même si un titre, Shut off the light, se glisse en bas du classement des singles R&B.

Bien qu’elle conserve son attractivité scénique – elle se produit même en France à l’été 1976 au Castellet pour un improbable “Woodstock français” dont elle partage l’affiche avec Joe Cocker, Jimmy Cliff, Magma et quelques autres (l’enregistrement pirate de ce concert, de très mauvaise qualité sonore, est la seule trace connue de ses prestations) –, Island ne souhaite pas prolonger son contrat. Les séances déjà engagées sont interrompues et le résultat – sur lequel apparaît, de façon improbable, Clarence Gatemouth Brown ! – ne sera publié qu’en 2009 par Light in the Attic, sous le titre “Is It Love or Desire”. D’autres séances se tiennent courant 1979 avec la participation notamment de pointures comme Herbie Hancock, Chuck Rainey ou Alphonse Mouzon, mais elles ne se passent pas très bien, et les résultats ne seront publiés, dans des conditions d’une légalité douteuse, qu’au milieu des années 1990 sous le titre “Crashin’ From Passion” ou “Hangin’ Out In Hollywood” et n’ont jamais fait l’objet d’une nouvelle édition depuis… 

C’est sur cet échec que se termine à peu de choses près la carrière de Betty Davis, qui se retire alors à Pittsburgh où elle vivra les quatre décennies suivantes. Malgré son absence physique – elle se refusera à toute apparition –, sa musique continue à influencer un certain nombre d’artistes, notamment féminines, comme Erykah Badu, Janelle Monáe ou, plus récemment, Jamila Woods, qui se réclament explicitement d’elle. Son œuvre est rééditée régulièrement à partir du début des années 2000, d’abord par le label espagnol Vampisoul puis par Light in the Attic. Elle accepte en 2017 de participer à un documentaire qui lui est consacré, Betty: They Say I’m Different, sans cependant apparaître à l’écran (le film est diffusé en France sur Arte, qui serait bien inspiré de le remettre à disposition…) et publie même en 2019 une chanson inédite qu’elle a écrite, A little bit hot tonight, qu’elle laisse le soin à son amie Danielle Maggio d’interpréter.

Devenue l’icône d’un certain afro-féminisme, elle est souvent citée, mais finalement peu reprise, même si Shakura S’Aida s’empare en 2010 de son Anti love song, comme si l’intensité de ses interprétations décourageait ses consœurs, et étonnamment peu samplée. La dessinatrice de bande dessinée Pénélope Bagieu lui consacre un chapitre de ses Culottées, présentant son parcours à une nouvelle génération et portant haut le flambeau de son goût pour l’indépendance. Impossible de savoir ce que cette popularité persistante – plus pour sa personne que pour sa musique, un peu cruellement – inspirait à Betty Davis, restée à l’abri de la presse et des caméras jusqu’à la fin de sa vie… 

Texte : Frédéric Adrian
Photo d’ouverture © Baron Wolman

© Anthony Barboza
Robert Brenner