Tiwayo, Sincerity as a compass
04.09.2026
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Son premier album, ″The Gipsy Soul Of…″, paru en 2019 chez Blue Note, avait été une révélation. Son successeur, ″Desert Dream″, publié quatre ans plus tard, avait confirmé cette première impression. Avec ″Outsider″, qui vient de sortir chez Record Kicks et a été couronné d’un Pied dans nos colonnes, Tiwayo parachève son triptyque de façon magistrale. Sans rien perdre des qualités qui nous avaient fait craquer dès la découverte de sa musique — finesse, authenticité, émotion, puissance du chant et du songwriting —, il franchit une nouvelle étape de maturité. Comme s’il assumait d’être enfin lui-même.
Nous l’avons rencontré dans son home-studio, le décor idéal d’un artiste passionné, réfléchi et dont le visage s’éclaire d’un sourire lumineux dès qu’il évoque les musiciens qu’il admire ou les gens qu’il aime. Autour de lui, des guitares à portée de main, des disques à profusion et, bien en évidence, la pochette de ″West Side Soul″. Comme si la figure tutélaire de Magic Sam veillait sur son univers créatif, apaisant les tourments d’un musicien dont les doutes alimentent un réservoir d’émotions et de chansons belles à fendre l’âme.
Vous avez grandi dans une maison où la musique tenait une place importante. Quels sont vos premiers souvenirs ?
J’ai reçu beaucoup de musique de mes parents. Mon père était un grand amateur de jazz et de blues, un aficionado de la première heure qui avait vu à Paris de très grands noms dans les années 1950 et 1960. J’ai donc grandi avec cette présence constante à la maison. C’est quelque chose que j’ai reçu très tôt. En revanche, j’ai commencé la musique assez tard, vers 16 ans, sur le tas, par la guitare. Le chant est arrivé ensuite, beaucoup plus timidement. Je n’ai vraiment commencé à chanter qu’autour de 22 ans, même si j’ai eu assez tôt le désir d’écrire des chansons.
La guitare est donc venue avant la voix. Et vos premières influences ?
À la maison, il y avait beaucoup de blues et de jazz, des grands classiques comme John Lee Hooker. Mais quand j’ai commencé à jouer, la musique populaire de mon adolescence, c’était le reggae. J’ai donc joué de la guitare dans pas mal d’orchestres reggae à Paris, avec des musiciens venus d’horizons différents. Puis, vers 20 ans, j’ai rencontré plus frontalement le blues et la soul. C’est là qu’a commencé ma relation particulière avec cette musique, avec mon premier voyage aux États-Unis.
Vous êtes parti là-bas tout seul ?
Oui. J’avais appris la musique sans passer par une école, en jouant avec des groupes, en gardant ce rapport passionnel et un peu brut. J’avais envie de rencontrer de plus près cette musique que j’avais toujours entendue. J’avais 20 ou 21 ans. Je suis parti sur la route du blues : New York, Chicago, Nashville, Memphis, La Nouvelle-Orléans… À Memphis, je suis allé voir Al Green dans son église. C’est aussi pendant ce voyage qu’est né mon nom de scène : un musicien m’a surnommé « The Young Old ». J’ai gardé les initiales T.Y.O., ce qui est devenu Tiwayo.

Saviez-vous déjà parler anglais à l’époque ? Quand on vous écoute chanter, l’accent paraît totalement naturel.
Mon père était anglophone, donc j’ai baigné dans cette langue depuis l’enfance. Je ne la parlais pas aussi couramment qu’aujourd’hui, mais le son était déjà là. Depuis ce premier voyage, j’ai entretenu un lien régulier avec les États-Unis, avec des amis, des artistes, des rencontres. J’y suis retourné de nombreuses fois. Tout cela change vraiment le rapport à la langue.
J’avais 20 ou 21 ans. Je suis parti sur la route du blues : New York, Chicago, Nashville, Memphis, La Nouvelle-Orléans… À Memphis, je suis allé voir Al Green dans son église. C’est aussi pendant ce voyage qu’est né mon nom de scène : un musicien m’a surnommé « The Young Old ». J’ai gardé les initiales T.Y.O., ce qui est devenu Tiwayo
Tiwayo
Comment passe-t-on de ces voyages initiatiques au premier album, ″The Gipsy Soul Of…″, chez Blue Note ?
Il y a eu tout un cheminement, ce qu’on appelle en France le « développement », un mot que je n’aime pas beaucoup mais qui dit une réalité. Je jouais à Paris et en région parisienne, je commençais à apprendre mon métier. À un moment, j’ai eu suffisamment de chansons que je considérais assez solides pour les publier. C’était l’époque où les Black Keys venaient de sortir ″Brothers″, un album qui m’avait marqué. Je rêvais de travailler avec un producteur américain. J’ai contacté Mark Neill (1), qui avait travaillé sur ce disque, je lui ai envoyé des démos, et il a répondu avec beaucoup d’enthousiasme. Je suis parti un mois en Géorgie pour enregistrer ce premier album. À mon retour, on a fait la tournée des labels, et j’ai signé avec Blue Note France. Cela m’a ouvert de belles portes, notamment des premières parties avec Marcus Miller ou Norah Jones, et des tournées en Europe.
Malgré ces opportunités, cette période semble avoir été compliquée.
Oui, parce que ce métier est précaire par nature. Chaque album correspond à un moment de vie différent et, à chaque fois, les cartes sont rebattues. Avec le premier album, nous avons beaucoup tourné en Europe mais très peu en France, ce qui a créé une frustration chez moi. Puis le Covid est arrivé. La direction qu’on me proposait alors ne me correspondait pas : on voulait m’emmener vers quelque chose de plus pop, alors que j’avais plutôt envie d’explorer ma propre bulle. J’ai choisi de quitter le label. Cette séparation, dans le contexte du Covid, a été très difficile, professionnellement et personnellement.
″Desert Dream″ est né dans ce contexte ?
Oui. C’était un album de studio, un album pour rêver, avec beaucoup d’idéaux. Mais après cette période, il fallait que je reprenne les choses en main. J’avais aussi besoin d’assumer davantage mon appartenance à la soul et au blues, des musiques que je connais mieux aujourd’hui. Puis mon père est décédé. C’est devenu l’une des premières inspirations de ″Outsider″. J’avais besoin de faire une déclaration, un statement.
Cet album sonne comme un nouveau départ. Qu’aviez-vous en tête au moment de l’écrire ?
Je voulais revenir avec un disque qui sonne live, un disque soul-blues, qui assume ce que je sais faire. J’ai beaucoup travaillé ma voix, cherché mes tonalités, mon son. Comme j’ai appris la musique de manière empirique, il y avait des choses que je n’avais encore jamais tentées. Les chansons peuvent naître guitare-voix, mais je passe beaucoup de temps sur les arrangements. J’adore ça, particulièrement dans la soul. En écoutant les disques que j’aime, les albums de deep-soul, les disques de Stax ou de Hi Records, j’ai compris qu’il me manquait une pièce essentielle : le producteur.
Ce producteur, ce sera Adrian Quesada, des Black Pumas. Quel rôle a-t-il joué ?
Il a matérialisé mon ambition sonore. J’étais arrivé avec des démos très arrangées, l’album était là dans son ensemble. Mais la soul, c’est un son. Et ce son, ce sont d’abord les musiciens qui le font. Adrian a rassemblé une équipe exceptionnelle. Nous avons enregistré live, dans la même pièce : basse, batterie, guitares, claviers, ma voix. Les arrangements étaient clairs, on s’est compris très vite. C’est aussi cela, le rôle d’un producteur : trouver les bonnes personnes, créer un cadre, faire en sorte que l’alchimie existe.

Comment se sont déroulées les sessions à Austin ?
L’album a été enregistré lors de deux séjours. Au premier, je suis resté trois semaines à Austin, avec deux vraies semaines de studio. La première était centrée sur le groupe — basse, batterie, guitares, claviers — et la deuxième sur les overdubs, les cordes, les chœurs et quelques guitares additionnelles. En dix jours de studio, tout était dans la boîte. J’ai ressenti une fluidité incroyable. Pour la première fois, j’avais l’impression que les choses roulaient pour moi, que le travail des années précédentes produisait des boucles positives. La communication avec Adrian et les musiciens était naturelle. Il n’y avait presque pas besoin de parler : la musique suffisait.
Vous êtes ensuite retourné au Texas pour le mixage.
Oui. Nous avons pris un peu de distance avec les rough mixes, puis je suis retourné à Austin pour travailler avec Adrian et Will Grantham, son ingénieur du son. On a mixé ensemble, autour de la table. La semaine suivante, j’ai aussi enregistré des live sessions (2). Là encore, il y a eu de nouvelles rencontres. Ce qui était important pour moi, c’était qu’Adrian m’accompagne jusqu’au mastering. Sur un album comme celui-ci, la chaîne du son compte du début à la fin : les chansons, les musiciens, la prise, le mixage, puis le mastering, confié à JJ Golden à Los Angeles (3).
Doyle Bramhall II apparaît sur plusieurs titres. Comment cette rencontre s’est-elle faite ?
Je ne le connaissais pas. J’avais dit à Adrian que ce serait super d’avoir un grand guitariste de blues d’Austin sur l’album. On avait évoqué quelques noms, dont Doyle. Puis, pris par l’enregistrement, on avait presque oublié cette conversation. Le troisième jour, Adrian me dit : « Doyle est en ville, il aime ce qu’il a entendu, il va passer vendredi. » Il est arrivé avec sa femme et une Gibson 335. J’avais déjà la tête dans les étoiles, parce que tout était aligné artistiquement, mais Doyle, c’était la cerise sur le gâteau. Il devait jouer sur un titre, puis il a voulu écouter d’autres morceaux. Finalement, il a joué sur trois : Daddy was born with the blues, Electric spanish et Loving man, encore inédit et qui doit sortir plus tard.
En dix jours de studio, tout était dans la boîte. J’ai ressenti une fluidité incroyable. Pour la première fois, j’avais l’impression que les choses roulaient pour moi, que le travail des années précédentes produisait des boucles positives.
Tiwayo

Daddy was born with the blues est un morceau très personnel.
Oui, il est dédié à mon père, un peu le moteur de l’album. Il y a une idée de transmission, et Doyle connaît parfaitement cela : beaucoup de musiciens viennent à cette musique par leur père, lui notamment. J’étais très ému qu’il joue sur ce titre. Il a fait deux ou trois prises, c’était fluide, magnifique. Il a une aura très forte. Nous sommes restés en contact.
Il y a aussi un beau duo avec Kendra Morris, Unchained lovers. Vous la connaissiez ?
Non. J’avais envie d’une voix féminine sur l’un des morceaux. On lui a envoyé le titre, elle l’a aimé et elle a accepté. Elle a enregistré ses pistes dans son studio, puis me les a envoyées. Quand j’ai ouvert la session, tout était là, impeccablement posé. Il ne restait qu’à travailler un peu autour de sa voix et à renvoyer les pistes à Adrian. Je l’ai ensuite rencontrée à New York autour de la sortie de l’album. C’était très beau de la rencontrer chez elle, dans son univers.
Sur ce disque, on trouve davantage de titres up-tempo que sur vos deux précédents essais. Était-ce une volonté délibérée ?
Oui. ″Desert Dream″ était très planant, presque à part. Là, j’ai mis davantage le pied dans des grooves plus punchy. Mais je tiens beaucoup au songwriting. Même dans un morceau funky, j’aime que l’écriture transparaisse. Faire de la musique funky pour le simple plaisir du groove, certains le font très bien ; moi, j’essaie de trouver l’équilibre. Et puis ces morceaux plus rapides font du bien sur scène. J’ai été très triste d’être coupé de la scène avec le deuxième album et le Covid.
On a le sentiment que ″Outsider″ est à la fois un troisième album et un nouveau premier disque.
Je le ressens comme ça. Il y a une dimension de nouveau départ, tout en gardant une vraie filiation avec les deux premiers. Chaque disque correspond à un moment de vie. Sur ″Outsider″, j’ai voulu aller plus loin dans ma compréhension de cette musique, chercher où se trouve la magie dans les albums que j’aime. Il y a peut-être une constante : une forme de sincérité. J’aime beaucoup George Jackson, un artiste de Memphis, pour sa manière de décrire les choses du quotidien, la réalité des gens simples. Je me reconnais énormément là-dedans. Ce que vous ressentez dans ma musique comme une mélancolie ou une tristesse sous-jacente vient peut-être de cette façon d’écrire des chansons, très liée à la soul de Memphis.
Vous avez déjà eu l’occasion de tester vos nouveaux titres en public ?
Oui, et ils fonctionnent très bien. J’ai signé avec de très bonnes personnes, notamment Fabien Cartel, un tourneur qui connaît et aime profondément cette musique. Je vais aujourd’hui à la rencontre des acteurs de ces musiques en France, et c’est quelque chose qui me rend extrêmement heureux. J’ai fait de très belles premières parties, notamment pour Robert Finley et Cedric Burnside. Nous avons commencé les dates avec le groupe, avec une sortie au New Morning. J’ai envie de développer cet album en live tout au long de 2026, et j’espère encore en 2027.
Les chansons évoluent-elles au contact de la scène ?
Oui, bien sûr. Il faut parfois les réduire à des formes plus compactes, mais je crois que les gens apprécient le côté brut de mes shows, cette sincérité-là. J’ai trouvé en France de très bons musiciens, qui aiment cette musique et la connaissent. On s’éclate vraiment. J’ai aussi intégré des reprises, ce que je faisais peu auparavant, par exemple un morceau dans l’esprit de Hi Records. Je donne plus de place à cela.
Pensez-vous déjà au prochain album ?
J’en ai envie, des choses me viennent, mais je ne sais pas encore quoi en faire. Aujourd’hui, j’ai surtout besoin de défendre ″Outsider″ sur scène. J’aimerais l’emmener aux États-Unis, aller au bout de cette histoire, même si ce n’est pas simple logistiquement et économiquement. Il y a aussi des choses à faire en Europe : l’Espagne, l’Angleterre, la France. Pour les États-Unis, il faut monter un dossier, obtenir le bon visa, trouver les relais. J’aimerais faire un tour dans le Sud, peut-être Memphis. Mais la priorité reste de faire vivre ce disque partout où cela est possible.
Propos recueillis par Ulrick Parfum le 31 juillet 2026
Photo d’ouverture : © Isak Kotecki
Lire la chronique de « Outsider »
(1) Producteur américain, activiste des musiques sudistes, actif depuis une trentaine d’années et célèbre pour avoir produit en 2010 ″Brothers″, l’album qui fit la renommée internationale des Black Keys et fut enregistré aux studios Muscle Shoals Sound.
(2) Live at Electric Deluxe Rec, disponible sur YouTube, où Tiwayo interprète en live les titres I’ve got to travel alone et Up for soul, accompagné entre autres par Adrian Quesada à la guitare. Tiwayo – « I’ve got to Travel Alone » // Live at Electric Deluxe Rec – YouTube
(3) Ingénieur du son travaillant pour Golden Mastering, société basée en Californie dont le catalogue, très diversifié, comprend notamment des albums de Sharon Jones, James Hunter, Antibalas ou Chris Robinson des Black Crowes.

