Luke Winslow King, La musique pour faire flotter son bateau
02.07.2026
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Vous présentez sur scène deux projets distincts : le Creole Swamp Crew et Zydeco Re-Evolution. Quelle est la différence ?
J’ai forgé mon identité musicale en faisant constamment l’aller-retour entre Houston et Lafayette, en Louisiane. J’ai eu la chance d’apprendre auprès de grandes figures de la scène créole et zydeco comme Leroy Thomas, Buckwheat Zydeco, Andre Thierry ou encore Jeffrey Broussard.
Le Creole Swamp Crew est né de mon envie de présenter la musique créole traditionnelle telle qu’elle est, sans trop la transformer. Bien sûr, j’y apporte ma touche personnelle, mais l’idée est avant tout de conserver les fondations du la-la et de la musique traditionnelle, pour les faire découvrir à des publics qui ne les connaissent pas forcément.
À l’inverse, Zydeco Re-Evolution est un projet beaucoup plus moderne et expérimental. C’est le premier groupe que j’ai créé en 2012. Avec cette formation, nous cherchons à sortir de notre zone de confort et à repousser les limites. Je peux partir d’un morceau traditionnel que je joue depuis toujours et y intégrer des influences contemporaines, qu’elles viennent de la pop, du R&B ou de la soul. Certaines personnes adhèrent immédiatement, d’autres moins, mais cela reste du zydeco et de la musique créole. D’une certaine manière, je ne fais que poursuivre ce qu’avait commencé Clifton Chenier. Il reprenait les grands succès de son époque et les mélangeait à la musique créole traditionnelle. Il interprétait Ray Charles ou Little Richard. Cette ouverture a toujours fait partie du zydeco.
Comment définiriez-vous le zydeco à quelqu’un qui ne le connaît pas ?
Le zydeco est une forme de musique créole née dans le sud-ouest de la Louisiane. Elle est issue du quotidien et des conditions de vie des populations créoles de cette région : des métayers, des ouvriers, des gens de la campagne qui parlaient principalement un mélange de français et d’anglais approximatif. À cette époque, on parlait surtout de la-la. Puis la musique s’est développée entre la Louisiane et le Texas. Clifton Chenier l’a électrifiée et a largement contribué à populariser le terme « zydeco ».
Musicalement, c’est un mélange de musique créole traditionnelle, de blues et de rock’n’roll qui sont les deux influences extérieures majeures. Mais depuis les années 1980, de nombreux artistes y ont également intégré du hip-hop, du R&B et bien d’autres styles.
“J’aime dire que le zydeco ressemble à un gumbo : on prend plusieurs ingrédients, on les mélange, et cela donne quelque chose de magnifique. C’est le reflet même de notre histoire et de nos identités multiples”.
Ruben Moreno
Vous évoquez souvent l’importance de la communauté. Est-ce encore quelque chose d’important dans le zydeco aujourd’hui ?
Oui, complètement. Quand on descend en Louisiane ou dans l’est du Texas, on voit immédiatement que le zydeco rassemble les gens. Les musiciens, les danseurs, les organisateurs, les familles : tout le monde participe à la préservation de cette culture. Mon propre parcours est un peu particulier. J’ai grandi dans un quartier chicano et mexicano-américain à Houston. Mon grand-père avait des racines créoles, mais chez nous on ne jouait pas de musique créole et on ne parlait pas français. Mon intérêt pour l’accordéon est venu des bals zydeco auxquels j’assistais enfant.
Les accordéonistes de ma famille jouaient plutôt du conjunto, mais très vite, j’ai compris qu’il existait des ponts entre toutes ces traditions. Mais ce que le zydeco m’a surtout appris, c’est l’importance de la famille.
Quelles étaient vos principales influences musicales lorsque vous étiez enfant ?
J’ai grandi dans le bar de ma grand-mère, dans le ‘’second ward’’ de Houston. C’était une figure très respectée du quartier. Toute la communauté la connaissait. Je suis né au début des années 90 donc forcément le hip hop faisait partie de l’environnement mais la bande-son de mon enfance venait plutôt du juke-box : Little Richard, Fats Domino, Lloyd Price, James Brown, Michael Jackson, Prince, Albert Collins, Guitar Slim…
Mes plus grandes influences restent Little Richard, James Brown, Michael Jackson et bien sûr Clifton Chenier. J’écoutais également beaucoup de country, avec Willie Nelson ou Dolly Parton. En parallèle, j’ai grandi au sein de la culture chicano. Nous avons ce qu’on appelle la ‘’Brown–Eyed Soul’’ ou ‘’Chicano Soul’’ qui possède de nombreuses similitudes avec le swamp pop louisianais. Toutes ces influences se retrouvent naturellement dans ma musique.

Votre parcours est effectivement marqué par votre héritage chicano. Voyez-vous des liens entre le zydeco et la musique tex-mex?
Oui, énormément. Il existe des connexions historiques, culturelles et musicales très fortes entre la Louisiane et le Texas. Créole, Latino, Hispano… tous ces termes qu’on utilise. Au fond, nous sommes tellement liés. Nous sommes tellement connectés. C’est incroyable. Quand je vais en Louisiane et que je joue un morceau de Chicano Soul, les gens se précipitent sur la piste de danse parce que ces sonorités leur parlent. Ils connaissent ces chansons. Ils connaissent Freddy Fender, c’est une véritable institution en Louisiane ! (Rires…)
“Et c’est aussi ça que fait le zydeco. La musique zydeco fait tomber toutes ces frontières. Elle fait tomber tous ces murs, toutes ces barrières que l’on cherche à construire. Elles ne servent plus à rien quand on joue de la musique. C’est une musique qui transcende la langue”.
Propos recueillis par Arthur Chanoine-Degruelle à New York le 9 mai 2026
Photos : © Ruben Moreno DR
Depuis ses origines, le zydeco est une musique où le sens de la communauté est au premier plan et où les musiciens s’invitent à tour de rôle sur divers projets. Ruben Moreno n’échappe pas à cette règle en ayant participé à de multiples projets, parfois sous son nom, parfois en tant qu’invité. Voici donc quatre chansons à écouter :
Texas sun
En 2020, le trio instrumental psychédélique de Houston Khruangbin collabore avec leur compatriote texan Leon Bridges. Il en résulte Texas sun, un hommage solaire au Lone Star State, ponctué d’un clin d’œil discret mais pertinent au zydeco et à la musique norteño grâce à la participation de Ruben Moreno à l’accordéon.
At the Trailride (Live at Stubb’s)
Toujours avec Khruangbin, Ruben Moreno rejoint le groupe sur la scène de l’emblématique restaurant de barbecue Stubb’s à Austin en 2023, le temps d’At the Trailride. Une chanson qui rend hommage à une tradition encore trop méconnue en France : celle des ‘’trail rides’’ et de la culture des cowboys afro-américains, dont le zydeco constitue la bande-son.
You will cry
Réunissant Los Cenzontles, Andre Thierry, et David Hidalgo de Los Lobos, l’album Shades Of Brown fait dialoguer zydeco, conjunto, musique tex-mex, two-step et blues dans un irrésistible groove. Ruben Moreno y joue du washboard sur le morceau You will cry.
Murray Tonight
Originaires de Galway, les frères Séamus et Mícheál Barceló ont eux aussi grandi dans un environnement multiculturel, entre un père espagnol et une mère irlandaise. Difficile, dans ces conditions, de ne pas être sensibles au métissage musical du zydeco. Sur Murray Tonight, ils invitent Ruben Moreno à l’accordéon. Les Barceló Brothers le retrouveront justement au festival MNOP cet été.