Mica Millar, Partir pour se reconnecter à soi-même
27.07.2026
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On les savait talentueux, infatigables, généreux, capables de distiller la même ferveur au sein d’un club comme sur une scène de festival. Il manquait pourtant aux Cinelli Brothers, déjà à la tête d’une belle discographie (1), un disque qui documente l’évidence : leur musique existe pleinement lorsqu’elle s’éprouve en direct, au contact du public, là où leur professionnalisme va de pair avec la prise de risques et l’improvisation. Construit à partir d’une année de concerts et de dizaines de versions écoutées, comparées, discutées, ″Live Here And There″ condense cette vie en mouvement en un formidable double album (2) qui ressemble moins à une compilation de prises qu’à un seul et long concert.
Après plusieurs albums studio, pourquoi fallait-il que le suivant soit un live ?
Nous n’avions jamais sorti de disque live alors qu’une grande partie de notre identité vient de la scène. Les gens nous posaient souvent la question, presque après chaque concert. Je savais que si nous nous y mettions sérieusement, nous aurions la possibilité de sortir un grand disque, parce que nous étions prêts après une année entière à jouer sans arrêt. Le moment était idéal pour capturer ce que le groupe était devenu sur la route, dans l’énergie réelle des concerts.
Le disque est présenté comme la photographie d’un groupe en mouvement. Quand vous l’écoutez aujourd’hui, vous entendez un album live, un carnet de tournée ou une déclaration sur ce que sont les Cinelli Brothers aujourd’hui ?
C’est un instantané, presque un Polaroïd de ce que le groupe est capable de faire sur scène. Je voulais qu’il sonne organique, que l’on sente les quatre musiciens ensemble, au meilleur de ce qu’ils peuvent donner, avec en toile de fond cette sensation de voyage permanent. Le studio permet d’ajouter beaucoup de choses, des chœurs, des guitares, des arrangements. Là, l’essentiel est ailleurs : juste quatre musiciens qui essaient de délivrer une part de magie, avec le public autour. Ce n’est pas un disque où l’on cherche à apparaître plus beaux, plus parfaits. On voit les coutures et c’est très bien ainsi. Je voulais que l’on entende le groupe respirer, changer de villes, changer de salles, tout en restant constant dans son intention, dans sa détermination à donner le meilleur de lui-même.
Comment avez-vous abordé la sélection des prises ?
Notre staff nous enregistrait dès que c’était possible. Au départ, j’étais sceptique : je ne savais pas vraiment ce que cela allait donner. Puis j’ai récupéré les multipistes, je les ai réécoutées attentivement puis j’ai commencé à les mixer avec un modèle, un preset, et je me suis rendu compte que cela ressemblait déjà à un disque. Nous avons écouté beaucoup de versions, parfois vingt ou trente pour une seule chanson. J’ai pris des notes, demandé l’avis des autres membres, notamment quand quelqu’un chantait le morceau. Le choix s’est fait de façon assez organique. L’idée n’était pas de prendre la version techniquement la plus parfaite, mais celle qui… ″respirait″ le plus [Il s’exprime lentement, à la recherche du mot juste, ndr], celle où l’on sentait que quelque chose se passait sur scène. À la fin, il fallait que l’ensemble donne l’impression d’un seul concert, même si les morceaux venaient de lieux et de moments différents.
Vous avez hésité entre certaines prises ?
Un peu, mais sans excès, parce que la plupart des choix se sont imposés d’eux-mêmes. Ce qui est beau dans un live, ce sont les accidents. Il y a par exemple une version de Ain’t blue but I sigh où l’ampli de Jorma a lâché au début. On n’entend presque pas la guitare au départ, puis elle revient au milieu du morceau et le public réagit. J’avais d’autres versions plus propres, mais celle-là exsudait une tension particulière. J’ai hésité, puis je me suis dit : gardons-la. Les gens ressentiront la vibration.
Les concerts avaient-ils tous été enregistrés dans les mêmes conditions techniques ?
Pas exactement. Nous avions souvent le même type de matériel, mais les salles changeaient drastiquement : certaines étaient très réverbérées, d’autres trop chargées en basses, quelques-unes très grandes. Il y avait aussi la façon dont le public était repris par les micros, l’équilibre entre les instruments, la manière dont la batterie prenait sa place. Le travail a ensuite consisté à uniformiser les couleurs, à faire en sorte que l’ensemble ressemble à un seul disque tout en gardant la vérité de chaque lieu. Je ne voulais pas tout lisser, parce que ces différences racontent aussi la tournée. Je tenais simplement à ce que l’auditeur ne soit pas chamboulé à chaque changement de morceau.
Y a-t-il des morceaux que vous regrettez d’avoir laissés de côté ?
Oui. Un show pouvait durer deux heures et le format vinyle impose quatre-vingt-dix minutes maximum. Il a donc fallu couper. Nobody loves me, par exemple, me tenait à cœur mais a dû être écarté de la sélection. Il y avait aussi des titres avec des invités que j’aurais aimé garder. C’est frustrant, mais il fallait penser au flux du disque, pas seulement à l’attachement que nous avions pour chaque titre.
Comment avez-vous équilibré le répertoire entre compositions originales et reprises, notamment des morceaux comme Polk salad annie ou Don’t let me down ?
Le disque respecte vraiment l’esprit de nos concerts. En 2025, la set list alternait plusieurs originaux puis une reprise, puis à nouveau un bloc de compositions. Pour un groupe à notre niveau, les reprises restent importantes : elles donnent au public un point d’entrée familier. Elles fédèrent. Mais après les avoir jouées longtemps, elles deviennent les nôtres. Nous ne faisons pas Polk Salad Annie comme Tony Joe White. Nous la jouons de notre propre manière.

Un album live pose toujours la question de la vérité et des retouches. Quelles règles vous êtes-vous données ?
J’ai corrigé quelques petites choses, surtout vocalement, parfois un détail instrumental. Mais ce fut très ponctuel, peut-être une fois toutes les cinq ou six chansons. Le plus important était de choisir la bonne version au départ : si elle était déjà bonne à 99 %, alors il n’y avait presque rien à faire. Il nous a fallu réparer les accidents techniques, comme un micro qui tombe, mais ce disque reste très authentique. J’ai fait beaucoup plus d’interventions sur d’autres productions que sur ce live.
Les Cinelli Brothers sont réputés pour leurs concerts très intenses. Comment maintenez-vous ce niveau d’implication soir après soir ?
Pour moi, il est essentiel que chaque concert soit unique, même s’il ne s’agit que de détails et que le public ne s’en rend pas forcément compte. Je peux changer une nuance de chant, un son d’orgue, une façon d’entrer dans un morceau. Surtout, nous essayons de ne pas préparer le show trop à l’avance, afin de garder notre spontanéité. Trente minutes avant, nous entrons dans une sorte d’échauffement physique : pompes, mouvements, cardio, parfois même de la danse. Quand le premier morceau commence, cela nous donne l’impression que nous jouons déjà depuis vingt minutes. Ce n’est pas seulement une question de forme physique, c’est aussi une façon d’être mentalement déjà dedans. Si tu montes sur scène encore froid, même avec les bonnes notes, il te manquera quelque chose. Nous voulons que, dès la première minute, le show délivre déjà la vitalité, la détermination d’un milieu de concert.
Dans vos concerts, quelle est la part déjà écrite à l’avance, les guidelines devant être strictement respectées ?
Je dirais environ 60 % préparé et 40 % improvisé. J’essaie toujours d’apporter quelque chose de nouveau pour surprendre les autres musiciens. S’ils sont pris de court, ils réagissent de manière plus vraie, plus intuitive. C’est un peu comme le jeu d’acteur : quand quelque chose d’inattendu arrive, il faut être capable de rebondir sans oublier son personnage.
Au-delà du plaisir de jouer, qu’est-ce que la vie sur la route vous apporte ?
C’est intense, mais pour moi c’est le meilleur travail du monde. On rencontre des gens, on retrouve des amis, on change de ville, de pays, de décor. Ce n’est pas la réalité quotidienne : c’est comme être dans une voiture qui t’éloigne de la réalité. Mais il faut savoir s’y préparer. Je dis souvent aux gars que partir en tournée, c’est comme partir au combat : il faut être solide mentalement, gérer son énergie, ne pas se laisser aller (3). Il y a des jours où tu dors peu, où tu manges mal, où tu dois pourtant donner un concert aussi bon que la veille. C’est là que le groupe doit devenir une petite famille fonctionnelle : chacun doit savoir quand pousser, quand laisser de l’espace, quand aider l’autre sans grand discours.
Le fait de jouer avec votre frère Alessandro change-t-il cet équilibre ?
Énormément. Mon frère porte au moins 50 % du travail. Sur la route, il conduit le tour-bus, il s’occupe du stand merchandising, plein de détails pratiques. Musicalement, c’est un batteur incroyable, mais c’est aussi quelqu’un de très solide dans l’organisation. C’est pour cela que nous formons une bonne équipe.
Stephen Giry faisait partie de l’identité du groupe pour beaucoup d’auditeurs. Pourquoi ce changement de guitariste ?
C’est une décision de groupe, très difficile à prendre. Stephen a beaucoup apporté au groupe, par son talent et son apport. Mais nous avons senti que, pour avancer dans une direction plus organique, il fallait quelqu’un davantage aligné avec la vision que nous avions à ce moment-là. Ce n’est jamais agréable d’annoncer à quelqu’un : ″C’est fini″. Je l’ai appelé moi-même, et cela restera l’un des moments les plus durs de ma vie. C’était difficile humainement, difficile d’un point de vue timing aussi, mais j’ai pris la décision que je pensais nécessaire pour la suite de nos projets.
Comment Jorma Gasperi a-t-il été recruté ?
Nous nous connaissons depuis longtemps. Nous avons fréquenté la même école de musique, nous avions les mêmes professeurs, mais nous nous étions perdus de vue. Quand Stephen a dû être remplacé au pied-levé, nous avons recroisé la route de Jorma. Très vite, nous avons senti que quelque chose se passait. J’avais toujours voulu faire de la musique avec lui, mais je ne savais pas s’il serait prêt et disponible pour un engagement aussi fort, parce que ce groupe demande beaucoup plus que de bien jouer : il faut accepter la route, la fatigue, les compromis, l’idée de vivre presque en permanence en mouvement. À ce moment-là, les planètes se sont alignées. Il est arrivé avec son style, sa personnalité, mais aussi avec une façon d’écouter qui nous a immédiatement donné envie d’ouvrir d’autres portes.
Qu’apporte-t-il au groupe ?
Il ne s’agissait pas de remplacer un musicien par un « meilleur » musicien. Stephen est un guitariste et un artiste exceptionnel. Mais avec Jorma, je me sens aujourd’hui plus à l’aise pour développer des idées, pour projeter la suite, pour sentir le groupe avancer, ensemble. Dans une équipe, changer un membre peut modifier les flux d’énergie. Je porterai toujours une part de culpabilité pour la manière dont les choses ont dû se faire, mais je suis heureux de l’avoir fait parce que je crois que c’était nécessaire.
Vous collaborez aussi avec d’autres artistes, de Laura Evans à Malted Milk. Qu’est-ce qui change quand vous écrivez ou produisez pour quelqu’un d’autre ?
Pour les Cinelli Brothers, je ne change pas : c’est moi à 100%, à chaque fois. Quand je produis ou écris pour d’autres, je continue de rester moi-même mais j’adapte le ″pourcentage″ de ma présence. Je peux écrire dans plusieurs styles, respecter l’univers de quelqu’un, tout en apportant une couleur. Si l’on vient me chercher, c’est justement parce qu’on veut un peu de cette saveur Cinelli.
Quels sont maintenant les prochains chapitres pour les Cinelli Brothers ?
Nous allons sortir un nouvel album studio en octobre. Les masters sont en train d’être finalisés, et nous organiserons une tournée pour le défendre partout où cela est possible. Après ce live, il est excitant de revenir en studio pour concrétiser d’autres envies. Les choses changent, bien sûr, mais nous continuons d’essayer de nous améliorer, encore et encore. Le style des Cinelli Brothers, c’est peut-être simplement tout ça : surprendre notre public avec panache.
Propos recueillis par Ulrick Parfum le 15 août 2026
Photo d’ouverture : Cinelli Brothers, The Stables, Milton Keynes © Nick Bennett

(1) Cinq albums studio et 4 disques de backing tracks instrumentales (la série “Lonesome In Your Bedroom Vol. I à IV″, qu’ils décrivent non sans humour comme des ″gorgeous play-along tracks made for aspiring and professional musicians who want to practice″), auxquels il convient d’ajouter divers singles, participations et featurings, plus les travaux de Marco lui-même, en solo (″Marco Cinelli & Friends – Live At Hampton Club″, dans lequel on trouve en invité le fantastique guitariste Scott McKeon, et, comme par hasard, les Cinelli Brothers au grand complet), en duo (avec Laura Evans) ou à la production (Malted Milk et leur excellent dernier album, ″Time Out″).
(2) Couronné du Pied dans nos colonnes : Cinelli Brothers, Live – Here And There – Soul Bag
(3) On conseille le visionnage du mini-documentaire réalisé en marge de leur dernière tournée et qui témoigne bien de l’atmosphère régnant au sein du groupe durant leurs longs périples sur la route.