Sean McDonald, Know the history and keep it alive
05.10.2026
;
En tête d’affiche, l’une des pépites de la scène blues actuelle, le jeune chanteur-guitariste Sean McDonald n’y est pas étranger. Rendez-vous est pris à son hôtel pour un échange fructueux quelques heures avant un concert qui s’avérera effectivement brûlant.
Vous vous produisez ce soir et demain dans le cadre des Rendez-Vous de l’Erdre. Cette programmation s’inscrit dans une année riche pour vous sur les scènes européennes (Moulin Blues Festival, Técou en Blues, Vache de Blues). Dans quel état d’esprit abordez-vous ce week-end, et quel regard portez-vous sur votre percée en Europe ?
À chaque concert, je veux m’assurer que le public ait une performance à la hauteur de ce qu’il a entendu sur disque et vu dans les vidéos. Même si, en vérité, rien ne remplace ce que l’on vit en live car c’est là que la musique prend toute sa dimension. J’essaie de faire en sorte que chaque concert soit meilleur que le précédent même si ce n’est pas toujours évident. Mais, j’essaie toujours de faire de mon mieux. Mon objectif est que les gens ressentent mon engagement, comprennent d’où je viens, mon rapport à la musique, à son histoire, à ma propre lignée familiale. Je ne joue pas seulement pour moi, mais aussi pour ceux qui m’ont précédé.
Je trouve magnifique que la musique soit une langue universelle : où que vous alliez, les gens la comprennent. Même si vous ne chantez pas dans leur langue, la musique transmet quelque chose. Je suis donc simplement reconnaissant que les gens aient entendu mon album, qu’ils l’aient apprécié, qu’ils aient vu les vidéos, qu’ils aient eu envie de venir voir les concerts et qu’ils aient acheté un billet. Cela signifie énormément pour moi, parce que je ne pensais pas faire tout cela aussi tôt. Je n’ai que 25 ans. Avoir déjà autant voyagé et donné des concerts dans les festivals que vous avez cités, cela dépasse ce que j’avais imaginé.
On retrouvera pour ces deux dates les musiciens français[1] qui vous accompagnent habituellement lors de vos tournées en Europe mais vous bénéficierez également de la présence d’un guest avec lequel vous vous produirez pour la première fois, Sax Gordon Beadle. Que pouvez-vous nous en dire ?
Je pense que Gordon est un musicien magnifique et un showman incroyable. Le fait de combiner ce qu’il apporte avec tout ce que j’apporte moi-même sur scène devrait donner deux très beaux concerts. Nous nous sommes rencontrés en mars dernier, à Utrecht, en Hollande. Nous étions tous les deux programmés sur ce festival et nous avons eu l’occasion de jammer ensemble. Lorsque je l’ai vu jouer, j’ai immédiatement été frappé par son intensité. Cela m’a rappelé l’énergie brute de Big Jay McNeely[2]. Il dégage quelque chose de très physique, presque viscéral.
Les musiciens qui vont nous accompagner ce soir sont également formidables. J’aime travailler avec eux. Ils étudient la musique en profondeur et font en sorte que tout soit juste pour mon show. Ils sont très studieux, très investis, très à l’écoute, vraiment dévoués à la musique. Aux États-Unis, je joue souvent avec des formations différentes, faute de pouvoir maintenir un groupe fixe. Un groupe permanent coûte trop cher et, à ce stade de ma carrière, je ne suis pas en mesure d’en assumer les responsabilités.

Cette place croissante dans les programmations fait suite à votre réputation grandissante en tant que showman. Que représente pour vous la scène, le fait de jouer live ?
La scène, c’est comme ma maison ! C’est un espace de confort, presque thérapeutique. J’y abandonne beaucoup de mes problèmes, mon stress, mes inquiétudes. Aujourd’hui, avec le nombre croissant de tournées, cela s’apparente parfois à un travail. Mais dès que je monte sur scène, je retrouve ce sentiment de liberté. C’est un équilibre particulier, mais essentiel.
Elle fait également suite à la sortie, en octobre 2025, de votre premier album, « Have Mercy! » (Little Village Foundation, Le Pied dans la chronique Soul Bag). Avec près d’un an de recul, que pouvez-vous nous dire de cet album ?
Je suis simplement reconnaissant d’avoir pu le faire et d’avoir été entouré par tous les merveilleux musiciens qui y ont participé. Il s’agissait d’étudier cette musique et de nous l’approprier, plutôt que de fonctionner comme un simple groupe de reprises. Certaines personnes reprennent parfois les morceaux note pour note et je comprends cette démarche. Mais nous voulions faire en sorte que les reprises puissent sonner comme des originaux ou que les originaux puissent donner l’impression d’être des reprises. Avec Kid Andersen, June Core, Jim Pugh ou encore Marcel Smith, j’avais l’équipe parfaite pour cela. Je suis sincèrement reconnaissant envers Jim Pugh et l’équipe de Little Village de m’avoir donné l’opportunité de pouvoir réaliser un tel disque à mon âge.
Les reprises de votre album témoignent d’une érudition épatante. Comment avez-vous approfondi votre connaissance du blues et continuez-vous à découvrir des aspects de cette musique ?
Tout le monde connaît les standards, mais moi, je m’intéresse davantage à ce qui est caché. C’est là que l’on découvre des trésors. Je suis ainsi un grand amateur d’albums de compilations qui contiennent des chansons que l’on n’entend pas forcément beaucoup, des morceaux oubliés, des prises alternatives. Je suis attiré par les titres obscurs, les chansons oubliées parce que ce sont parfois les meilleures. Je pense que c’est aussi mon rôle : mettre en lumière ces morceaux, leur redonner une place. Même si, quoi qu’il en soit, une bonne chanson reste une bonne chanson, qu’elle soit célèbre ou non.
Je suis attiré par les titres obscurs, les chansons oubliées parce que ce sont parfois les meilleures.
Sean McDonald
Un nouvel album est-il en préparation ? Si tel est le cas, où sera-t-il enregistré ? Quelle pourrait être la direction prise ?
Il n’y a rien de vraiment concret pour le moment. L’écriture est un processus très instinctif, presque spirituel, que l’on ne peut pas forcer. J’ai déjà quelques morceaux, mais je préfère laisser les choses venir naturellement. Ce qui est sûr c’est que pour le prochain album, j’aimerais inclure davantage de compositions originales, tout en conservant un équilibre. Il y a toujours une pression après un premier disque réussi, mais je veux surtout retrouver la même sincérité, la même énergie.

Prenons le temps, si vous le voulez bien, de revenir sur votre parcours. Comment êtes-vous venu à la musique, à quel âge, et par quel biais ?
Mon parcours n’a pas vraiment commencé avec moi. Il a commencé avec mes ancêtres. La musique fait intégralement partie de mon histoire familiale. Plusieurs dans les générations avant moi étaient déjà musiciens, notamment dans le blues et le gospel. J’ai grandi nourri par cette culture. Certains de mes aïeux jouaient du blues puis ont quitté les juke joints et sont devenus diacres à l’église. Ils ont donc apporté à l’église ce qu’ils connaissaient de la musique blues. Avec une telle lignée, je dois toujours m’assurer d’honorer mes ancêtres. En ce qui me concerne, tout a commencé avant même ma naissance : mon père me faisait écouter du jazz alors que j’étais encore dans le ventre de ma mère. Il avait déjà décidé que j’allais être exposé au jazz. Quand je suis né, j’étais donc déjà amoureux de cette musique. J’écoutais Roy Hargrove à six mois. Mon père raconte que, lorsque j’étais enfant, je bougeais déjà au rythme de la musique dans ma chambre.
J’ai eu le sens du rythme très tôt. J’ai commencé la batterie à deux ans, le piano à trois ans après avoir vu « Ray », le film de Taylor Hackford sorti en 2004, puis j’ai pris des cours de piano à cinq ans. J’ai commencé l’harmonica à cinq ou sept ans, puis la guitare vers sept. J’ai toujours eu envie d’apprendre. Etant né dans une ville où il y avait beaucoup de musiciens[3], j’ai donc pu les voir quand j’étais plus jeune et être influencé par eux. Le fait d’être originaire de la même ville que James Brown compte beaucoup pour moi[4]. J’ai eu l’occasion d’y rencontrer différents musiciens de jazz, notamment Wycliffe Gordon. Il y avait aussi les musiciens de mon église, dont certains étaient membres du Swanee Quintet, un ensemble gospel qui a justement inspiré Brown. Toutes ces influences ont nourri mon parcours, bien sûr.
Vous êtes encore très jeune et vous jouez du blues. Que représente cette musique pour vous, alors qu’elle n’est pas forcément celle de votre génération ?
Le blues, c’est ma musique. Peu importe que les gens de mon âge ou de ma génération n’en jouent pas, c’est ma musique. Si je jouais du jazz ou du gospel, ce serait la même chose, parce que c’est la musique de mon peuple. Je considère comme miennes les formes de musiques auxquelles les communautés afro-américaines ont contribué. J’ai donc le devoir de jouer cette musique. Mais, avec le blues, c’est encore plus direct parce que des membres de ma famille en ont joué. Lorsque j’ai pris le relais, je savais que je devais en prendre soin.
En tant que musicien, quelle que soit la musique que vous pratiquez, vous avez le devoir de la respecter, de la soutenir et de l’élever. Pendant longtemps, on a dit que les jeunes n’aimaient pas le blues. Mais le blues ne s’est jamais perdu : il a simplement changé de forme.
Quelles ont été vos principales influences ?
Mes influences sont multiples. Comme je vous le disais, j’ai commencé à écouter Roy Hargrove très jeune. Au début, je ne le considérais pas forcément comme une influence, mais sa musique est restée en moi. Les deux artistes qui ont le plus compté pour moi sont sans doute Ray Charles et James Brown. Puis Little Richard, Fats Domino, Screamin’ Jay Hawkins… Mon père m’a fait découvrir Screamin’ Jay Hawkins quand j’avais cinq ans. Des années plus tard, dans un camp d’été, j’ai découvert que j’étais en train d’apprendre auprès de sa petite-fille, qui vivait dans ma ville et qui est elle aussi très talentueuse. Elle joue du piano et de la guitare, et on voit clairement le lien familial.
J’ai aussi été très influencé par les chœurs de gospel, notamment les mass choirs, les vieux disques de soul et tout le rhythm’n’blues que j’écoutais en grandissant. Tout ce qui a influencé le hip-hop m’intéresse également. J’aime J Dilla, A Tribe Called Quest, D’Angelo, Erykah Badu, Fela Kuti… J’invite toujours les gens qui me demandent comment devenir un meilleur musicien à écouter des choses qui sont différentes du genre qu’ ils jouent. Il faut écouter de la country, du jazz, du gospel… Tout est connecté !

Vous êtes incontestablement devenu, avec Jontavious Wills, Christone ʺKingfishʺ Ingram, McKinley James, Jerron Paxton et d’autres encore, l’une des figures centrales de la scène blues actuelle. Comment expliquez-vous ce renouveau au sein des personnes de votre génération ? Quels liens entretenez-vous avec eux ?
L’histoire se répète. Si vous remontez cent ans en arrière, il y avait déjà une grande résurgence des musiciens de blues, qui devenaient de plus en plus populaires au fil des années. Beaucoup de gens, moi le premier, sont fatigués d’entendre dire que « le blues est en train de mourir ». Je déteste cette phrase. Le blues n’est pas mort, il a simplement changé de forme, comme je l’ai dit précédemment. Beaucoup de jeunes ont découvert cette musique et ont trouvé quelque chose qui les touchait profondément. Ils ont peut-être aussi voulu aller chercher ailleurs que dans ce qu’ils entendaient à la radio. Le blues me touche d’une manière incomparable. Je pense que beaucoup d’entre nous ont ressenti cette même chose et se sont dit : « C’est cette musique que nous voulons jouer ! » Et nous voulons contribuer à la rendre encore plus populaire.
Pour les musiciens noirs en particulier, je pense qu’il y a aussi une responsabilité. Je suis heureux d’avoir rencontré des gens comme Jontavious Willis ou Kingfish. Nous appartenons à une longue tradition, et le blues est à la racine d’une grande partie de la musique américaine populaire. Nous devons connaître cette histoire et la faire vivre. Nous avons tous des liens différents avec cette tradition. Les miens sont peut-être plus directs du fait de mon histoire familiale mais je pense que nous avons tous le devoir de soutenir cette musique. Avec les autres musiciens de ma génération, nous échangeons beaucoup. Si quelqu’un trouve un bon disque, il le partage. Les réseaux sociaux rendent cela beaucoup plus facile.
Bien sûr, nous avons tous nos périodes de prédilection. Jontavious est davantage tourné vers l’acoustique et les vieux enregistrements, moi vers la période 1940-1960 quand Dylan Triplett se concentre davantage sur les années 1960, 1970 et 1980. Et, lorsque cela est possible, nous nous réunissons et nous jouons ensemble.
Nous appartenons à une longue tradition, et le blues est à la racine d’une grande partie de la musique américaine populaire. Nous devons connaître cette histoire et la faire vivre. […] Nous avons tous le devoir de soutenir cette musique.
Sean McDonald
Un mot pour finir sur la manière dont vous voyez la suite des choses, vos ambitions et les projets que vous avez en tête pour les années à venir.
J’espère que je serai toujours en vie (Rires) ! Plus sérieusement, j’espère continuer à jouer, à donner toujours plus de concerts et à faire un nouveau disque. Mais, en même temps, une partie de moi a aussi envie de ralentir un peu, de prendre du temps pour vivre et s’amuser. Être en tournée est quelque chose de difficile. L’enchainement des voyages aux Etats-Unis et entre les États-Unis et l’Europe est éprouvant. Je n’exclus pas un jour d’aller vers d’autres directions, obtenir une licence d’enseignement pour devenir un bon professeur. J’aimerais utiliser mes connaissances pour transmettre l’histoire, par exemple. J’ai aussi envie d’aller pêcher, de pouvoir développer d’autres loisirs sans dépendre uniquement de la musique.
Bien sûr, la musique fait partie intégrante de moi mais ce n’est pas tout ce que je suis. C’est une partie de moi, pas la totalité. (Il marque un temps d’arrêt). La culture afro-américaine a énormément influencé les tendances, la danse et la musique dans le monde entier. Elle a contribué à définir une grande partie de la culture populaire américaine. Toutefois, faire du blues aujourd’hui, transmettre cette musique, s’apparente à un combat, spécialement aux Etats-Unis. Les gens connaissent ZZ Top. Ils peuvent jouer où ils veulent, ce sont des légendes, je ne le conteste pas. Mais si davantage de personnes connaissaient les jeunes artistes noirs qui jouent cette musique aujourd’hui, la scène serait vraiment différente.
Je regrette que beaucoup de jeunes qui me ressemblent oublient que cette musique est aussi la leur et qu’elle est aussi pertinente aujourd’hui qu’elle l’était il y a soixante ou soixante-dix ans, lorsqu’elle était populaire. Beaucoup des sujets dont on parlait à l’époque demeurent toujours très actuels. J’espère qu’un jour (et j’espère être encore là pour le voir !), cette bataille sera gagnée et que davantage de jeunes, notamment de jeunes Noirs, s’y intéresseront. Cela pourrait changer bien des choses…
Propos recueillis le 29 août 2026 par Nicolas Deshayes et Jacques Périn, transcription par Nicolas Deshayes
Photo d’ouverture : Sean McDonald, Talant, Mars 2025 © Brigitte Charvolin
Live Report Sean McDonald, Técou en Blues 2026
Live Report Sean McDonald, Vache de Blues 2026
[1] Pour ces deux concerts, aux côtés de Fabrice Bessouat, batteur et tourneur, Julien Dubois à la basse, Cédric Le Goff aux claviers et Sylvain Tejerizo au saxophone.
[2] Cecil James « Big Jay » McNeely (1927 – 2018) fut l’un des honkers les plus actifs et les plus spectaculaires des années 1950.
[3] Sean McDonald est natif d’Augusta en Géorgie où il a vu le jour le 26 juillet 2001.
[4] Même s’il est né à Barnwell en Caroline du Sud, James Brown passera l’essentiel de sa jeunesse à Augusta où sa famille s’installe lorsqu’il a 4 ou 5 ans.

