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Interviews / 11.09.2026

Eli Paperboy Reed, Être capable d’écouter et apprendre

Alors que parait son nouvel album, l’excellent ʺGetting Thereʺ, Soul Bag a rencontré un artiste qui sait manifestement d’où il vient et où il va. Les réponses d’Eli Paperboy Reed sont à l’image de ses chansons : concises, précises et rythmées.

A l’occasion de la disparition récente de Dolly Parton, vous lui avez rendu hommage en publiant deux vidéos sur vos réseaux sociaux dans lesquelles vous reprenez deux de ses morceaux dont notamment I will always love you. Qu’incarnait-elle à vos yeux ?

La perfection ! J’écoute de la country depuis ma plus tendre enfance. Mon père m’avait confectionné une cassette sur laquelle on retrouvait notamment des titres comme Poor boy from Mississippi de Cleophus Robinson et surtout Coat of many colors, une chanson qui m’avait particulièrement touché parce qu’elle parlait des moqueries que l’on peut subir de la part de ses camarades quand on est enfant, ce qui était le cas me concernant. Je trouvais les paroles très justes, elles signifiaient beaucoup pour moi. Dolly en tant que songwriter est intouchable. Elle représente le meilleur de ce qu’a produit la musique américaine. A mes yeux, personne n’a fait mieux qu’elle à ce jour.

Ces deux hommages montrent une nouvelle fois que vous n’enfermez pas les genres musicaux dans des cases. ʺGetting Thereʺ, votre nouvel album, est lui-même nourri par le gospel, le blues, la soul, le R&B, la country et vous êtes souvent présenté comme le perpétuateur d’une certaine tradition américaine. Comment voyez-vous les choses en la matière ?

Cela me plait même si mon objectif n’est toutefois pas d’être un jukebox ! Je connais un grand nombre de chansons, je peux jouer Ray Charles, Lefty Frizzell, Stanley Brothers ou Howlin’ Wolf. J’ai absorbé toutes ces influences et les ai intégrées à ma musique. Et lorsque j’écris une chanson ou que je chante, toutes ces choses que j’ai écoutées et assimilées ressortent. D’une certaine façon, tout le monde commence en imitant et je n’ai pas fait exception en la matière. Mais, je pense que l’objectif, au fur et à mesure que l’artiste grandit, c’est justement de sortir de l’imitation, de s’emparer des choses que l’on a apprises et d’être capable de les intégrer à sa propre musique. J’espère que c’est ce que j’ai réussi à atteindre.

L’expression getting there évoque à la fois le chemin parcouru et le fait de ne pas être encore arrivé. Où vous voyez-vous aujourd’hui, personnellement et artistiquement ?

C’est une expression que j’emploie très fréquemment avec mes deux enfants, cela fait en quelque sorte partie de mon vocabulaire. Même si je me sens accompli en tant qu’artiste et en tant qu’homme, je ne me sens pas arrivé, loin de là. Comme père, je pense que je suis juste au début du processus. Mes enfants ont sept et dix ans. Ils grandissent chaque jour et de nouveaux défis s’offrent à moi. Vous ne cessez jamais d’être un parent, vous en apprenez toujours plus, vous mettez tout en œuvre pour y arriver. Et, c’est la même chose en tant qu’artiste, musicien, chanteur, ou autre : l’objectif est de continuer à s’améliorer, d’être capable d’écouter et d’apprendre. J’ai tous les jours de nouvelles idées pour des chansons, des disques que je souhaite enregistrer ou produire. J’écoute de nouvelles choses, j’apprends en les écoutant. Ce n’est pas une philosophie de vie, c’est simplement une vérité qui est valable pour chacun de nous.

Eli Paperboy Reed © Rex Creative

J’ai tous les jours de nouvelles idées pour des chansons, des disques que je souhaite enregistrer ou produire. J’écoute de nouvelles choses, j’apprends en les écoutant. Ce n’est pas une philosophie de vie, c’est simplement une vérité qui est valable pour chacun de nous

Eli Paperboy Reed

Votre réponse aurait-elle nécessairement été la même il y a dix ou quinze ans ?

Je pense que oui. Même s’il y a quinze ans, mes objectifs étaient assez différents. J’étais signé dans une major (Warner Bros. Records), je venais de sortir un album nettement plus pop que mes autres productions[1] avec l’ambition de toucher un public plus large. Cela n’a pas vraiment fonctionné et avec ʺMy Way Homeʺ (2016), je suis revenu à ce que je savais faire de mieux. Depuis lors, mes objectifs sont restés plus simples et certainement plus conformes à ce que je suis artistiquement.

Une grande partie de l’album parle de l’amour, de ce qu’il faut faire pour qu’une relation dure. Pourquoi ce sujet vous intéressait-il particulièrement aujourd’hui ?

Avec ma femme, nous fêterons nos quinze années de mariage l’an prochain. Je sais donc ce qu’est une relation durable et il me parait légitime d’écrire sur ce que l’on connait, ce que l’on vit. Même si, en la matière, c’est certainement moins aisé à mes yeux d’écrire sur ce sujet que le coup de foudre ou même la mort.

Evoquons ensemble l’enregistrement de ʺGetting Thereʺ. Où a-t-il eu lieu et avec quelle équipe ?

Nous avons enregistré à Restoration Sound, le studio de mon ami Lorenzo Wolff qui se trouve dans le quartier de Bushwick à Brooklyn. L’équipe était essentiellement composée de musiciens avec lesquels je joue depuis de longues années. C’est ainsi le cas de Michael “Ish” Montgomery à la basse et de Noah Rubin à la batterie qui sont des amis proches. Je suis également très proche de Jonny Lam (guitare) que je connais depuis quinze ans mais avec lequel je n’avais en revanche jamais eu le plaisir d’enregistrer. Après avoir longtemps vécu à New York, il est désormais installé à Hawaï. Quand il a su que j’allais enregistrer avec cette équipe sous la houlette de Swamp Dog, il a tout mis en œuvre pour en être. Cela montre bien que c’était une expérience que les gars ne voulaient pas louper. Quant à Morgan Price au saxophone et Carter Yasutake à la trompette, ce sont des musiciens avec lesquels je joue depuis dix ans.

Vous l’avez évoqué, la production de l’album a été confiée à Swamp Dogg, une figure majeure de la soul et du rhythm’n’blues. Comment cette collaboration est-elle née ?

Nous nous sommes rencontrés à l’occasion d’une tournée en Espagne en 2014, tournée durant laquelle nous voyagions tous ensemble dans un grand bus. Bien sûr, j’étais un grand fan de Swamp Dogg et plus particulièrement de son travail en tant que producteur. Nous avons intensément échangé sur ce point et j’étais vraiment impressionné par sa mémoire des différentes séances qu’il avait faites. J’ai été conquis par ce qu’il m’en disait, par sa méthode de travail. Durant cette tournée espagnole, nous nous retrouvions à l’issue de mes concerts pour chanter ensemble Mama’s baby, daddy’s maybe, l’un de ses titres que j’affectionne le plus. A la suite de cette tournée, nous sommes restés en contact, lui à los Angeles, moi à New York. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ʺGetting Thereʺ, j’ai immédiatement pensé à lui. Je l’ai sollicité et après un temps de réflexion il a accepté. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas produit d’album et il m’a avoué que lors du premier jour d’enregistrement, il était assez nerveux. Il a tout mis en œuvre faire de ces sessions un succès.

Qu’est-ce que vous aviez envie d’obtenir de lui que vous n’auriez pas pu obtenir d’un autre producteur ?

Je ne le savais pas précisément à l’époque. Il y avait quelque chose que j’aimais à propos de Swamp Dogg et j’avais l’intuition qu’il pouvait m’apporter beaucoup. J’ai bien fait de me fier à mon instinct !

Etait-ce difficile, pour vous, de renoncer au contrôle en studio ?

Même si j’ai produit moi-même la plupart de mes albums, j’ai eu l’occasion par le passé de travailler avec d’excellents producteurs comme Mike Elizondo[2] et Matt Ross-Spang[3]. Donc, cela n’a vraiment pas été difficile de laisser les rênes à Swamp Dogg. C’était comme un partenariat : je croyais dur comme fer à ses opinions et à ses idées. Bien rares furent les moments durant lesquels nous avons eu des désaccords. Je pense que la réussite du projet vient notamment du fait que nous avons enregistré live. Cela nous a obligés à échanger constamment pour trouver les meilleures solutions.

Swamp Dogg vous a notamment encouragé à ralentir et à laisser les chansons respirer davantage. En quoi cela a-t-il changé votre manière de chanter ou d’enregistrer ?

Son approche consistait en effet à me restreindre, à simplifier. Et je pense que c’était justement le conseil dont j’avais besoin parce que les chansons de l’album encouragent à se calmer et à se donner davantage d’espace pour respirer. Je pense qu’en tant que chanteur, Swamp Dogg m’a aidé à construire les dynamiques. C’est aussi quelque chose que Roscoe Robinson[4] m’a répété de nombreuses fois : « Ne donne pas tout dès le début de la chanson. Laisse-la se construire, respirer. » Swamp était exactement dans le même état d’esprit.

Un mot pour finir sur vos perspectives à court et moyen ou long terme.

Des dates sont d’ores et déjà prévues en 2027 dans plusieurs pays en Europe. Le but est de faire plus de festivals estivaux. Vous savez, j’ai toutes sortes d’idées en tête : enregistrer un album de blues à la maison mais aussi consacrer un disque à de vieux titres de la fin du XIXème siècle, début XXème siècle que je pourrais réarranger. Honnêtement, si je le pouvais, je serais en studio tous les jours à développer de nouveaux projets. J’adore me produire en concert mais être dans le processus de création et explorer de nouvelles idées est vraiment ce que je trouve le plus exaltant.

Propos recueillis par Nicolas Deshayes le 2 septembre 2026

Photo d’ouverture : Eli Paperboy Reed, Swamp Dogg © Rosie Cohe

A écouter : « Getting There » ★★★★★ (chronique à retrouver ici)


[1] Il s’agit de l’album ʺNights Like Thisʺ paru en 2014.

[2] Mike Elzondo est le producteur de « Come Ang Get It ! » paru en 2010 sur le label Capitol Records.

[3] Matt Ross-Spang a produit « 99 Cent Dreams », album publié en 2019 sur Yep Roc Records.

[4] Roscoe Robinson (1928-2026) était un chanteur de gospel et de soul mais également un auteur-compositeur et producteur. Ayant débuté sa carrière dans la tradition des quatuors de gospel des années 1940 et 1950, Robinson s’est fait connaître en tant que chanteur principal au sein des Five Blind Boys of Mississippi avant de s’orienter vers la musique soul dans les années 1960. Il a développé avec Eli Paperboy Reed une très forte relation musicale à partir du début des années 2000.

Eli Paperboy Reed © Rex Creative