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Interviews / 06.05.2020

Coup dur et espoir sous les pommiers, questions à Denis Le Bas

Comme chaque année depuis 1982, la charmante ville de Coutances envisageait une Ascension bien à elle, s’apprêtant à hisser le pavillon de Jazz sous les Pommiers le temps d’une semaine riche en rencontres et en partage. Un satané virus en a décidé autrement. Entretien avec Denis Le Bas, directeur du festival.

À quelques jours de l’annonce de la programmation complète, comment avez-vous vécu cette obligation d’annulation de l’édition 2020 ? L’aviez-vous pressentie, envisagée dans les semaines ou les mois précédents ?

Denis Le Bas : Quelques mois avant, non, pas du tout. Quelques semaines avant, en revanche, à la suite des annonces qui faisaient référence à la jauge maximum de 5 000 personnes, on s’est dit qu’on allait passer au travers des mailles vu que notre plus grande salle [Marcel-Hélie] possède une capacité de 1 400 places. Puis, d’annonce en annonce, la jauge n’a fait que descendre. À 1 000, puis 200 pour arriver, le jour même de notre soirée de présentation, veille d’ouverture de la billetterie, à des autorisations pour 100 personnes max. À partir de là, les choses devenaient très compliquées. Ça a été très violent. Vu la complexité des échanges internationaux et la problématique du transport aérien, les fermetures de frontières de nombreux pays et l’impossibilité de maintenir des tournées en Europe pour des artistes étrangers… On s’est dit qu’on allait essayer de maintenir les créations commandées à des artistes français. Prévu sur plusieurs jours en septembre, au jour où on se parle je ne sais même pas si cela sera possible. C’est très dur de se projeter, et on commence à trouver difficile les prospectives, d’élaborer des versions 1, des versions 2 ou 3 puisqu’on navigue à vue et qu’aucune décision ne peut être prise de façon ferme.

Surtout qu’un festival, quel qu’il soit, c’est généralement un énorme boulot en amont…

Oui, construire une programmation comme la nôtre, c’est un travail de longue haleine. Dix mois au bas mot de boulot en partie jetés à la corbeille, c’est terrible pour le moral. Pour nous comme pour les musiciens d’ailleurs, ils sont demandeurs. Ils veulent jouer, ils vivent tous très mal ces cascades d’annulations un peu partout, et pas uniquement parce que ce sont des cachets en moins. C’est aussi pour cela que, malgré tout, nous continuons à explorer toutes les pistes possibles, dont le report intégral de certaines soirées qui auraient dû avoir lieu cette année sur l’édition 2021.

“Dix mois au bas mot de boulot en partie jetés à la corbeille, c’est terrible pour le moral.”

Denis Le Bas

Hormis cette belle et grande fête musicale et humaine qui tombe à l’eau cette année, qu’est-ce que représente, économiquement parlant, cette annulation pour JSLP et ses partenaires ?

Le festival, à l’échelle locale (département et région), c’est environ 12 millions d’euros de retombées économiques. Donc il est évident qu’il va y avoir un impact direct pour nous et par ricochet sur de nombreux acteurs et prestataires (hôtellerie, restauration, transports, commerces, sonorisateurs…). À l’aube de notre 40e anniversaire, on a heureusement tissé depuis toutes ces années des liens solides avec les acteurs institutionnels locaux. On est correctement accompagnés par les collectivités (villes, région, État). Ces gens-là sont très à l’écoute et il faut le souligner car dans ces moments, c’est très appréciable. Région et département ont mis en place des fonds d’urgence pour la culture. La SACEM et autres acteurs-partenaires professionnels sont dans des logiques d’accompagnement, ce qui fait du bien et nous rassure un peu malgré tout.

Côté privé, côté entreprises (comme les restaurateurs et entrepreneurs divers présents sur le festival), là c’est différent. On en a interrogé quelques-uns, mais eux-mêmes se retrouvent dans des situations compliquées à gérer. Ce sont des petites PME qui bien évidement ne pourront pas faire grand-chose pour nous aider, ça se comprend. À ce jour, on a de la trésorerie, ce n’est pas la catastrophe totale, mais tout va dépendre des réponses que l’on attend de tous ces différents acteurs. On fera l’addition à la fin. On n’est pour le moment pas vraiment dans l’urgence, mais dans le soutien.

L’équipe du festival en 2019. © Francis Bellamy

Si les projections et solutions alternatives sont à l’étude pour sauver ce qui peut l’être cette année, avez-vous des demandes et le soutien de musiciens qui d’ores et déjà sont d’accord pour participer à l’édition 2021 ?

Globalement, tous les artistes nous ont fait part spontanément de leur envie d’être reprogrammés sur 2021. Hormis quelques blocages et quelques petites déceptions, on peut dire qu’on est déjà en train d’élaborer, quelques mois en avance par rapport à d’habitude, la grille de l’année prochaine. En revanche, il va falloir voir comment pourra s’articuler des projets sur lesquels je m’étais déjà engagé pour 2021 avant la crise. Et il y a des soirées qui ont été d’une telle complexité à monter, à l’image de la soirée Respect to Aretha (Antibalas en backing band, cinq vocalistes de plusieurs nationalités… une création de Jazz à la Villette), que nous voulons absolument voir exister. Concernant les musiques portées par Soul Bag par exemple, nous partons du principe, si cela est possible, que Cedric Burnside, Thornetta Davis et Michelle David & Gospel Sessions seront bien de nouveau à l’affiche dans un an.

“On est déjà en train d’élaborer, quelques mois en avance par rapport à d’habitude, la grille de l’année prochaine.”

Denis Le Bas

Justement, comment nos lecteurs et plus largement, les festivaliers attachés à JSLP pourraient vous soutenir ? Allez-vous comme beaucoup dans cette situation inédite faire des appels aux dons, à soutien ?

Non, on n’en est pas encore là, financièrement je croise les doigt, mais on devrait s’en sortir. En revanche, l’année prochaine ce sera la 40e édition. Donc bien évidemment, le meilleur des soutiens c’est d’être là au rendez-vous pour fêter dignement tous ensemble ces moments essentiels qui aujourd’hui nous manquent tant. 

Propos recueillis le 22 avril 2020 par Julien D. 
Photo d’ouverture : Denis Le Bas. © Jean-Baptiste Millot

jazzsouslespommiers.com

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