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Interviews / 11.06.2024

Jordan Rakei, Un nouveau chapitre

Natif de Nouvelle-Zélande, le chanteur et producteur installé à plein temps à Londres depuis bientôt dix ans s’est forgé en cinq albums une place de choix dans un univers musical entre soul, jazz et electro. À 32 ans, il quitte le label Ninja Tune pour Decca, avec à la clé un nouvel album plus soul et bien moins solitaire dans sa conception que les précédents. Un nouveau départ.

Ce nouvel album “The Loop” semble représenter une nouvelle étape dans votre carrière, une nouvelle dimension encore plus soul, avec un luxe d’arrangements orchestraux.

Oui, ce sixième album marque vraiment le début d’un nouveau chapitre pour moi. Que ce soit en termes de son, de process, et même d’image, de “marque”, voici l’album numéro 1 de mon deuxième chapitre. J’ai retrouvé l’énergie propice à me lancer dans un nouveau commencement.

Vous avez grandi en écoutant Stevie Wonder, Bill Withers, Curtis Mayfield, D’Angelo. Vous aimez également la mélancolie de Radiohead et Jeff Buckley. Comment avez-vous mûri les chansons de ce nouvel album ?

En gros, je suis reparti de ce qui m’attirait musicalement lorsque j’étais enfant. Je me suis remis à écrire davantage au piano, je me suis replongé dans les écoutes que vous mentionnez. Quand on est adolescent, la dimension de “fun” prime, on essaye plein de choses sans jugement. J’ai essayé de retrouver cet état d’esprit d’adolescent. Retrouver le plaisir. Essayer d’être à nouveau un enfant.

“Quand on est adolescent, la dimension de “fun” prime, on essaye plein de choses sans jugement. J’ai essayé de retrouver cet état d’esprit.”

Jordan Rakei

Ce nouvel album coïncide avec votre paternité et avec votre déménagement dans la campagne hors de Londres où vous vous êtes construit votre home studio.

Un changement personnel en effet. J’essayais d’être présent pour mon enfant et en même temps d’écrire un album. Un changement qui a eu un impact créatif. Une grande part des paroles des chansons portent sur des thèmes que je ne comprenais pas étant plus jeune, que je n’ai appréhendés que lorsque je suis devenu père moi-même : la question des priorités, les interrogations sur comment être le meilleur père, la relation qui se noue avec mon enfant, avec mes parents…

Avant cet album, “Origin” en 2019 questionnait la façon dont les réseaux sociaux interfèrent avec notre vision de l’humanité, et “What We Call Life” en 2021 évoquait la vulnérabilité, l’introspection post-thérapie. Cherchez-vous à développer un concept à chaque album ?

Oui, ou plutôt pas spécifiquement créer un concept, mais élaborer autour du sujet qui occupe fortement mes pensées l’époque à laquelle je commence à composer chaque album. En l’occurrence ici, la paternité, le cycle de vie…

Une tournée et des idées

Vous allez aborder la plus grande tournée de votre carrière, avec notamment vingt dates durant un mois entier en Europe, en septembre 2024. Comment vous y préparez-vous ? 

Ce qui est excitant c’est que la majorité de l’album a été conçue pour être jouée en live en studio. Dans un sens il sera donc aisé de passer de l’album au live, mais ce qui sera plus compliqué sera de recréer le son d’un orchestre. Nous serons seulement six sur scène. Le challenge sera donc de réimaginer les chansons, de les traduire pour ce format plus ramassé.

Je vous ai vu en concert au festival de Dour en Belgique en 2019 : vous étiez aux claviers, autour de moi le public dansait parce que vous donniez un accent très “latin jazz” à votre répertoire.  Avez-vous un souvenir de ce concert ? 

Je m’en souviens oui, avec le tandem batterie-percussions qui m’accompagnait.

Quelle sera la configuration sur scène pour cette nouvelle tournée ? 

Je serai au piano, au Rhodes, à la guitare et je jouerai même par moments de la basse. Nous serons six. Je serai accompagné d’un autre musicien aux claviers, un autre guitariste, un autre percussionniste, un autre bassiste, un batteur. Nous jouerons tous de plusieurs instruments.

Parallèlement à cet album, vous êtes cette année le premier artiste à bénéficier d’une “résidence” aux studios d’enregistrement Abbey Road à Londres. En quoi cela consiste-t-il ?

En effet, c’est une opportunité incroyable pour moi d’être en résidence dans ce qui représente probablement le plus célèbre studio du monde, dans une ville aussi fréquentée que Londres. Une opportunité d’y collaborer avec n’importe qui dans n’importe quel style musical. Il s’agit de construire une communauté. 

“C’est une opportunité incroyable pour moi d’être en résidence dans les studios Abbey Road.”

Jordan Rakei

Des idées de collaborations ?

J’ai commencé à contacter des gens, oui. Mais j’ai aussi dans un coin de ma tête l’idée d’inviter des artistes dont on n’a pas encore entendu parler, pour leur donner l’opportunité d’être en studio avec moi, pour un jour ou pour une semaine, et de les aider à produire leur propre EP ou album.

Avez-vous le temps de poursuivre parallèlement le projet electro house que vous développez sous l’alias de Dan Kye ?

Oui, merci pour la question. Je continue toujours à fabriquer le son de Dan Kye. J’ai le projet d’essayer de sortir un nouvel album sous ce nom. C’est vraiment du plaisir pur de faire de cette musique, sans jugement.

Vous avez déjà collaboré avec de nombreux noms de la scène britannique actuelle (Tom Misch, Moses Boyd …) Avec qui aimeriez-vous aujourd’hui collaborer ?

Beaucoup sont des amis. Ce serait super de retrouver après toutes ces années Yussef Dayes [le batteur londonien révélé dans le duo Yussef Kamaal].

Propos recueillis par Alice Leclercq le 9 avril 2024
Photos © Frédéric Ragot