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Interviews / 15.09.2026

Bobby Rush, « Si tu n’aimes pas le blues, tu n’aimes probablement pas ta mère ! »

Bobby Rush a une actualité chargée et Soul Bag se devait de la suivre. Entre un documentaire, un single inédit, une tournée et un passage au Blues BBQ Festival de New York le 15 août, celui qu’on surnomme le roi du Chitlin’ Circuit est à la fois témoin et acteur de l’évolution des musiques afro-américaines. Traversant les décennies en emmenant le blues vers de nouvelles sonorités sans oublier d’où il vient, le doyen se livre.

Brooklyn, NY, vendredi 7 août

L’indicatif 601, correspondant à Jackson, Mississippi, s’affiche sur mon téléphone. Dans un mélange de fébrilité et d’excitation, je décroche et entends une voix familière que je reconnaîtrais entre mille : « Bonjour, ici Bobby Rush », dit-il sur un ton espiègle et malicieux.

À bientôt 93 ans (même si sa vraie date de naissance reste un mystère), Emmett Ellis Jr., de son vrai nom, n’a rien perdu de son humour et de son sens du spectacle.

« J’ai besoin d’argent pour continuer à travailler, et puis d’une jolie fille qui me regarde en disant : “Hey, hey, hey !” », répond-il quand je lui demande ce qui le maintient motivé après toutes ces années, avant de conclure plus sérieusement : « Je suis enthousiaste parce que Dieu m’a béni en me permettant de vivre plus de 90 ans, et me voilà en train de faire ce que je fais. J’aime toujours ce que je fais. J’apprends toujours ce que je fais, je suis toujours enthousiaste et passionné par ce que je fais, et j’ai de l’espoir… Et finalement, je gagne deux ou trois dollars grâce à ce que je fais. C’est formidable. »

Si Bobby Rush connaît aujourd’hui un succès largement mérité, il n’oublie pas pour autant d’où il vient et qu’il doit tout à son audience noire de ses débuts.

Au moment d’évoquer le nouveau documentaire King of the Chitlin’ Circuit (produit par PBS et Mississippi Public Broadcasting), il se confie avec émotion : « aujourd’hui, j’ai un public blanc, mais je n’ai pas oublié le public noir qui m’a amené là où je suis aujourd’hui. C’est important pour moi de montrer ce que je faisais à cette époque, en tant que bluesman noir, ce que je ne pouvais pas faire à cette époque et ce que je peux faire aujourd’hui. Je me souviens qu’il y a plus de 70 ans, je jouais dans un club dans la banlieue de Chicago, derrière un rideau où les gens voulaient entendre ma musique, mais ne voulaient pas voir mon visage. Aujourd’hui, je viens à New York pour me produire sur scène, où les gens peuvent me regarder et me voir. Mais je dois toujours faire attention à ce que je fais, parce que le Chitlin’ Circuit m’a appris que je ne devais jamais oublier le chemin qui m’a amené jusqu’ici. Beaucoup de choses ont changé, mais quand on regarde autour de soi, tellement de choses sont encore les mêmes. C’est ce que je veux dire aux jeunes. C’était mon commencement. Et je ne veux jamais l’oublier. Parce qu’un homme peut vivre longtemps sans eau ni nourriture, mais on ne peut pas vivre longtemps sans espoir. Moi, j’ai encore de l’espoir. »

Le Chitlin’ Circuit était bien plus qu’un réseau de salles : pendant la ségrégation, les possibilités étaient limitées pour les artistes afro-américains et il constituait l’un des rares endroits où ils pouvaient se produire, mais offrait également le gîte et le couvert là où il pouvait être dangereux de voyager pour une personne noire. Il tire son nom des chitterlings, un plat à base d’intestin de porc qui était parfois servi dans ces clubs. Bobby Rush est intimement lié à cette histoire. Né à Homer, dans le nord de la Louisiane, il commence sa carrière dans l’Arkansas voisin avant de rejoindre Chicago au début des années 1950, où il côtoie notamment Muddy Waters.

« Laissez-moi vous expliquer d’où je viens, quand je suis né en Louisiane, je n’avais pas l’eau courante, je n’avais pas d’électricité, je n’avais pas de salle de bains à l’intérieur de la maison… Aujourd’hui, j’ai neuf salles de bains chez moi. Elles sont belles, elles sentent bon, mais ce que vous y faites n’a pas changé. »

Si James Brown était surnommé The Hardest Working Man in Show Business, Bobby Rush pourrait lui voler le titre sans rougir.

À 83 ans, il remporte son premier Grammy. « Mieux vaut tard que jamais », plaisante-t-il. Quelques années plus tard, le voilà performer sur la scène des Oscars aux côtés de Buddy Guy, Leyla McCalla, Kingfish Ingram, Brittany Howard, entre autres, après avoir participé à la bande originale de Sinners (réalisé en 2025 par Ryan Coogler).

« Quand ils sont venus me voir, trois ans avant de faire le film, ils voulaient que je participe à la bande originale. Et franchement, j’ai complètement refusé. Je leur ai dit : “Je ne peux pas écrire une bande originale pour un film de vampire.” J’ai plaisanté avec ça, mais le scénariste était tellement intelligent. Il a compris le lien entre les vampires et le blues. Moi, je ne l’avais pas vu. Le côté fantastique m’avait vraiment déconcerté. Je n’avais pas compris. »

Il plaisante ensuite : « Je leur ai dit : “Bon, une fois, une fille m’a mordu au cou…” Mais ce n’était pas un vampire ! »

Finalement, Bobby Rush participe à la bande originale en y interprétant Juke, un des morceaux signature de l’harmoniciste Little Walter, et double l’acteur Delroy Lindo pour le personnage de Delta Slim, un bluesman fictif, dans les scènes où celui-ci joue de l’harmonica.

Bobby Rush

Club 101, East Village, New York, vendredi 14 août

La veille de son passage au BBQ Blues Festival, Bobby Rush était présent pour la sortie de deux titres disco-funk inédits (Gotta Have Money et She Put the Whammy on Me), produits en 1976 par Cleveland Eaton et sauvés de justesse de l’oubli par le label Earth Libraries. Les bandes avaient été abandonnées au domicile de la veuve de Cleveland Eaton, en Alabama.

« Je me souviens d’avoir enregistré ces morceaux avec Cleveland. À l’époque, je les avais mis de côté. Je n’aimais pas vraiment le disque, alors je me suis dit : “Passons au morceau suivant.” Mais cinquante ans plus tard, quand nous l’avons réécouté, nous nous sommes dit : “Mais c’est formidable !” Je ne pensais pas que c’était formidable à l’époque, mais aujourd’hui, quand je regarde en arrière, c’était un bon disque. J’étais en avance sur mon temps, comme Prince à l’époque », m’avait-il raconté quelques jours plus tôt au téléphone.

Cleveland Eaton n’était pas un inconnu pour Bobby Rush. Bassiste et producteur, il avait notamment joué avec le Ramsey Lewis Trio. Les deux hommes s’étaient ainsi retrouvés au cœur de la bouillonnante scène blues mais aussi jazz-funk du Chicago du début des années 1970.

Dans le sous-sol du nightclub 101, qui fut autrefois un haut lieu de la culture alternative new-yorkaise des années 80-90, repaire des punks et drag queens, Eli Paperboy Reed, guitariste et chanteur bien connu des amateurs de soul, fait office de DJ, faisant danser les noctambules au son de titres R&B et funk.

Bobby Rush attend sagement dans un coin aux côtés de sa choriste et danseuse Mizz Lowe, quand, peu avant minuit, il prend la parole et nous délivre une performance intime de Garbage Man, a cappella et à l’harmonica, avant qu’Eli Paperboy Reed le rejoigne à la guitare, devant une audience clairsemée mais écoutant avec respect, dans un silence quasi religieux.

Eli Paperboy Reed, Bobby Rush

BBQ Blues Festival, Pier 76, New York, samedi 15 août

En ce samedi ensoleillé sur les bords de l’Hudson River, le BBQ Blues Festival célèbre sa 26e édition avec en tête d’affiche Sugaray Rayford, Buckwheat Zydeco Jr., Bywater Call, Howlin’ Hurd et Bobby Rush, bien sûr. S’il est vrai que le blues et le barbecue ne sont pas la première chose qui vient à l’esprit quand on pense à la Big Apple, plaisante le Texan d’origine Sugaray Rayford au moment de monter sur scène, le festival est parmi l’un des préférés des New-Yorkais parmi la multitude de concerts gratuits estivaux.

Une semaine plus tôt, Bobby Rush m’avait prévenu de ses intentions : « Vous allez voir. Je viens là-bas pour faire tomber les murs ! Quand je vais arriver à New York, vous allez me voir faire ce que je faisais déjà au début des années 1950. Parce que je suis toujours cet homme qui aime ce qu’il fait. J’espère que vous aimerez me voir faire ce que je fais et que je pourrai vous montrer mon talent et vous faire vous sentir bien pendant un moment. Et c’est tout ce qui compte. »

Au coucher du soleil, Bobby Rush monte sur scène : il déborde d’énergie, amusant le public avec sa grivoiserie sans jamais être vulgaire, il saute, s’offre même un bain de foule et joue de l’harmonica. Le temps semble ne pas avoir d’emprise sur lui. Épaulé par son groupe funky et ses danseuses choristes, dont l’infaillible Mizz Lowe, avec qui la complicité est palpable, il déroule ses classiques : l’énergique Ain’t She Fine, Chicken Heads, Evil, ou encore l’hilarant G String, typique de son esprit juke joint, et son refrain : « Où je vais, tu n’as pas besoin de faire beaucoup de bagages. Tout ce que tu dois apporter, c’est un string et une brosse à dents. »

Il se permet même de rapper un court instant, nous rappelant qu’il était là avant les rappeurs et que sa musique, qu’il décrit comme du folk-funk, est pour lui une manière de regarder en avant :

« Le folk-funk, c’est une évolution de ma musique. Je le fais comme ça pour que les jeunes puissent comprendre ce que je dis. Mais mes histoires parlent toujours de faire l’amour, d’être amoureux, de femmes grosses, de femmes maigres, de haut, de bas, d’être pauvre ou riche. Nous parlons des mêmes choses, mais nous les disons d’une manière différente. C’est ça, le folk-funk : permettre aux gens de se reconnaître dans ma musique. Je dois créer un lien musical avec les jeunes pour qu’ils puissent entrer dans ce que je fais. »

Il termine avec Take a good look at me tonight (« Regardez-moi bien ce soir. Ça pourrait être la dernière fois que vous me voyez. »), puis Porcupine Meat.

Je repense à ce que Bobby Rush m’avait dit et qui prend désormais tout son sens : « Je mange le blues, je chante le blues, je vis le blues. Je suis le blues. Le blues est la racine de toute la musique. C’est la mère de toutes les musiques. Si tu n’aimes pas le blues, tu n’aimes probablement pas ta mère ! »

Texte et photos par Arthur Chanoine-Degruelle

5 chansons de Bobby Rush à écouter

Si Chicken Heads est le tube qui l’a fait connaître et dont on recommande vivement l’écoute, voici cinq chansons moins connues qui permettent de saisir l’étendue musicale du roi du Chitlin’ Circuit.

1. I Wanna Do the Do (1979)

En 1979, Bobby Rush s’associe au duo de producteurs Gamble & Huff, architectes de la Philly Soul, pour son premier LP sur leur label. Le disque reçoit un accueil mitigé, mais on y retrouve une utilisation surprenante de l’harmonica qui annonce presque l’électro des décennies suivantes. Dans son autobiographie, il raconte :

« Leon [Huff] m’a fait jouer de l’harmonica, mais la manière dont il m’a fait le jouer donne l’impression que nous l’avions samplé »

2. Gotta Have Money (1976)

« M-O-N-E-Y ! » scande un des musiciens avant de partir sur un groove finement ciselé par le bassiste Cleveland Eaton, typique de ses productions disco-funk des années 70. Bobby Rush avait déjà enregistré une version R&B en 1968 avant que le label Earth Libraries sauve les bandes de justesse de cette irrésistible version de 1976.

3. 40 Acres (How Long), avec Kenny Wayne Shepherd (2025)

Si Bobby Rush est connu pour ses chansons grivoises, il sait aussi mettre l’humour de côté et écrire des chansons profondes et engagées, comme ce blues dépouillé où la guitare de Kenny Wayne Shepherd met en valeur les paroles amères de Bobby Rush :

«Grand-père est mort en attendant,
Grand-mère est morte en attendant, elle aussi.
Martin Luther King est mort en attendant.
Dis-moi, et nous ? Et toi et moi ? »

faisant référence à la promesse brisée de terres faite aux personnes noires nouvellement libérées à la fin de la guerre civile, restée dans l’histoire sous le nom de “40 acres and a mule”.

4. Up in Yonder, Ramsey Lewis (1971)

Une des premières collaborations entre Bobby Rush et Cleveland Eaton sur cet instrumental groovy publié sur Cadet, subdivision de Chess Records, qui se trouve sur l’album Back to the Roots du pianiste Ramsey Lewis. Bobby Rush y joue de l’harmonica parmi un line-up qui fait rêver, incluant Charles Stepney à l’orgue, un des acteurs majeurs de la scène musicale de Chicago.

5. I Been Watching You, Southside Movement, 1973

Une basse lourde, des cuivres aiguisés et des breaks qui deviendront une mine d’or pour les producteurs de hip-hop résument ce morceau coécrit par Bobby Rush et Jimmy VanLeer, qui capture parfaitement l’ambiance crue des rues du Chicago des années 70.