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Hommages / 27.08.2026

World Jazz : Un Voyage en 100 disques

Par Lionel Besnard

Le Mot et le Reste

Citation des dialogues des « Tontons Flingeurs » : « Le tout-venant a été piraté par les mômes, qu’est-ce qu’on fait ? On se risque sur le bizarre ? » Le questionnement de Francis Blanche dans la scène de la cuisine trouverait sa place en préambule de l’étonnant livre de Lionel Besnard qui en 100 disques se propose de faire le tour du concept de World Jazz. En l’occurrence, un décalage supplémentaire ne saurait constituer une atteinte indélicate ou délictueuse tant l’argumentaire est brillamment corroboré au gré des différents exemples discographiques présentés. Pour le coup, « On se risque sur le bizarre » dépasse le cadre de l’invite de fin de soirée. Véritable profession de foi développée en une quarantaine de pages dans le prélude, l’auteur étaye son raisonnement de façon cohérente et originale. On passe ainsi d’un socle commun de jazz à une réappropriation des racines musicales propres pour mieux créer un son personnel. Une quête d’identité qui nous mène dans le monde entier et nous fait voir cette musique par l’entremise de lunettes spécifiques où les cultures s’emmêlent pour mieux se connecter.

Passer de Django Reinhart encore imprégné des duos Lonnie Johnson/ Eddie Lang au swing échevelé de l’accordéoniste belge Gus « Tatave » Viseur est en soi d’une logique récurrente maintes fois prouvée par le passé. Retrouver le même Gus Viseur dans l’orchestre de l’antillais Sam Castender pour la saison d’été du Touquet de 1936 est déjà plus édifiant, a fortiori quand l’ensemble est complété d’un ancien militaire afro américain du Southern Syncopated Orchestra (premier orchestre de jazz américain à avoir donné un concert en Europe) et d’un violoniste brésilien. Dans son interview donnée à Jacques Denis pour le magazine Vibrations en 2009, le musicien et écrivain Roland Brival déclare : « Les Français ne se sont pas rendu compte que le chaînon manquant entre les États- Unis et l’Europe, c’étaient les Antilles ! ». La compilation Swing Caraïbes parue en son temps chez Frémeaux confirme le propos à chaque sillon.

Le passage des petites aux grandes Antilles résonne dès lors comme une évidence. Les « descarguas » enregistrées dans le Cuba pré-castriste sur le légendaire label Panart font autant office d’actes fondateurs du Spanish Harlem Sound que celles que Machito aligne dès la fin des années 40. Son Mambo de l’Afro-Cuban Suite permet au sax alto de Charlie Parker de s’envoler vers les cimes. Un juste retour à l’envoyeur aussi puissant que les collaborations de Dizzy Gillepsie avec le percussionniste Chano Pozo.

Car, et c’est là une des forces du livre, l’auteur souligne bien que le trajet est rarement à sens unique et que les collaborations « en retour », s’en trouvent régulièrement magnifiées. On pense ainsi à Dollar Brand. Son Blues for Hughie, gravé avec le trompettiste Hugues Maselkela dans l’Afrique du Sud de l’apartheid parait autant « d’ici que d’ailleurs ». Pas étonnant que, dès cette époque, le lien tissé avec Duke Ellington permette au pianiste de développer une carrière internationale aboutie. Même impression avec l’orchestre de Chris McGregor qui, dans ʺBrotherood of Breathʺ renvoie tout autant à la musique de Charlie Mingus qu’à ses propres influences sud-africaines.

On pourrait en dire autant du Yekermo Sew de Mulatu Astatke qui dépose son échelle pentatonique éthiopienne sur le mur du Song for my father d’Horace Silver ou sur une des multiples reprises de standards américains de la compilation ʺJamaïca Jazzʺ dans laquelle la crème du Studio One suit avec verve la guitare d’Ernest Ranglin.

Ce ne sont là que quelques exemples donnés par ce livre foisonnant. Par son regard sur « les créations des confins de l’empire », il en vient à créer une forme « d’évangile apocryphe » du meilleur aloi.

L’invitation à se plonger dans« Un Jazz altéré par le son des provinces du monde » tient d’autant mieux sur la longueur du recueil qu’elle peut se coupler aisément avec l’écoute concomitante des différents enregistrements souvent présents sur les sites streamés.

Stéphane Colin

ISBN : 9782384318834