Le chanteur-guitariste de Lowland Brothers décrypte pour Soul Bag ce qui faisait le sel du jeu du « Colonel », son influence et l’impact qu’il a eu sur son propre jeu.
La formule qui caractérise sans doute le mieux Steve Cropper est « Less is More ». Ce que l’on perçoit tout d’abord chez lui, c’est la filiation évidente avec Lowman Pauling, immense guitariste des Five Royales, l’un des plus grands groupes de rhythm’n’blues des 50’s. Cropper lui rendra d’ailleurs un très bel hommage en enregistrant plusieurs instrumentaux inspirés de son œuvre. J’aime à penser que ces interventions mélodiques, ces notes parfois à peine esquissées et ces bends presque fantomatiques trouvent leur origine dans l’héritage de ce remarquable musicien.
Ce n’est pas forcément ce qui saute immédiatement aux oreilles lorsqu’on l’écoute mais Cropper est selon moi un véritable virtuose. Son placement rythmique, ses accords joués parfois à la manière du skank [1], sa main droite positionnée très près du chevalet de son Esquire puis de sa Telecaster (deux guitares devenues indissociables de son identité sonore) produisent ce son sec, incisif et délicieusement twangy[2] qui constitue sa signature. Sa main droite semble constamment en dialogue avec la batterie, notamment celle d’Al Jackson Jr., tandis que Donald « Duck » Dunn assure les fondations à la basse. Ensemble, ils façonnent ce groove si particulier, ce fameux « pocket » qui a largement contribué à définir le son du label Stax.
L’héritage laissé par Steve Cropper est immense. Sa guitare a ainsi été abondamment samplée dans le hip-hop américain du début des années 1990, culture dont je suis issu. On la retrouve également dans le rap français : le titre I forgot to be your lover de William Bell a notamment servi de base à Regarde le monde d’Arsenik, un morceau marquant du début des années 2000.
Comme beaucoup de guitaristes curieux de ma génération, j’ai découvert Steve Cropper à travers les chansons d’Otis Redding. Mais la véritable révélation est arrivée avec le morceau Tic-tac toe, découvert sur une compilation. J’y ai retrouvé certaines sonorités que j’appréciais déjà chez Albert Collins, mais également dans la soul et le funk africains du début des années 1970. Certains pourront discuter ce rapprochement, mais cette filiation me semble évidente à l’écoute. J’y entends aussi des éléments que reprendront plus tard les Black Keys à leurs débuts, notamment certains riffs typiquement southern hérités de Cropper.
La claque définitive est venue avec Shake up, enregistré avec les Mar-Keys sous le nom de The Cobras pour quelques singles seulement. Une sorte d’ovni musical mêlant swamp rock, funk et soul. Après avoir entendu ce morceau, je n’ai pas hésité à acquérir une Fender Esquire mexicaine, qui reste aujourd’hui encore l’une de mes guitares favorites. Je n’ai pas davantage hésité à puiser dans l’inspiration de ce titre pour composer l’un de mes propres morceaux. Le son de sa Fender, probablement branchée dans la cabine Leslie de Booker T. Jones, m’a littéralement bouleversé. J’aimais déjà énormément Robert Ward & The Ohio Untouchables ainsi que Lonnie Mack pour leur utilisation du vibrato et de la vibration sonore, mais ici, il y a quelque chose d’unique, une audace, une sauvagerie et une personnalité impossibles à reproduire.
En quelques secondes seulement et à travers quelques mesures de riff, Steve Cropper est immédiatement reconnaissable. Jouer la bonne note, avec le bon son, au bon moment : voilà sans doute ce qui résume le mieux son approche. Sans démonstration technique ostentatoire, sans accumulation inutile de notes, mais avec un sens exceptionnel du groove, il a démontré que le rôle du guitariste consistait avant tout à faire sonner le groupe, à mettre en valeur le chanteur ou la chanteuse, à servir la musique.
C’est pour cette raison qu’il demeure l’un des architectes majeurs de la soul music. Il a prouvé qu’il était possible de devenir une légende sans jamais céder à la virtuosité spectaculaire. Souvent imité, rarement approché, jamais égalé.
[1] Le skank (aussi appelé skanking ou bang) désigne le contretemps (ou after-beat) propre au reggae notamment, généralement marqué par un accord plaqué joué par la guitare rythmique ou le clavier.
[2] On appelle twang le son caractéristique produit par le micro chevalet de la Telecaster. Ce son inimitable est surnommé ainsi car il s’agit de l’onomatopée qui reproduit le mieux ce son.