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Hommages / 11.06.2026

Steve Cropper (1941 – 2025)

Empêché de rapporter les décès qui ont assombri ces derniers mois, Soul Bag se devait de revenir sur celui de Steve Cropper, tant ce guitariste est associé à quelques-unes des plus belles pages de la soul.

C’est à Dora, un trou perdu du Missouri, que naît Stephen Lee Cropper du 21 octobre 1941, mais c’est à Memphis où il arrive au début des années 1950 qu’il s’intéresse à la musique et se met sérieusement à la guitare. Il cite parmi ses influences Billy Butler (le guitariste de Bill Doggett), Chuck Berry ou Tal Farlow, mais insiste sur Lowman “Pete“ Pauling, le guitariste des 5 Royales. Son premier groupe, The Royal Spades, réunit des copains de lycée comme Donald “Duck“ Dunn (guitare basse), Charlie Freeman (guitare) ou Packy Axton (ténor sax), le fils d’Estelle Axton, qui vient de fonder Satellite Records avec son frère Jim Stewart. D’abord réticents, ils finissent par éditer un single du groupe, rebaptisé les Mar-Keys. Sur Last night – succès immédiat en 1961 –, Cropper ne joue pas de guitare, mais des claviers derrière l’orgue tenu par Jerry Lee “Smoochie“ Smith !

D’abord entièrement “blanc“, les Mar-Keys vont se métisser et devenir le house band du label devenu Stax Records, accompagnant notamment Rufus et Carla Thomas et William Bell. En mai 1962, Booker T. Jones (orgue), Lewie Steinberg (basse) et Al Jackson Jr. (drums) sont réunis en studio avec Steve Cropper pour accompagner Billy Lee Riley, qui ne se montrera pas. Pour passer le temps, ils jouent Behave yourself ; intéressé, Jim Stewart leur demande un autre titre. Ils improvisent Green onions, un blues mid tempo, qui atteint le Graal : numéro 1 des charts R&B et numéro 3 côté Pop. 64 ans après, cette pièce, devenue un standard indémodable, fascine toujours par son évidence, le groove irrésistible de la rythmique, la guitare cinglante, acerbe, âpre et bluesy qui semble pervertir le jeu d’orgue insidieux et entêtant.

Sous le nom de Booker T. & The MG’s, le groupe (où Donald “Duck“ Dunn a succédé à Steinberg) va devenir un des gros atouts de Stax, en tant que tel (ses singles et albums sont des merveilles), mais aussi en continuant à participer activement aux séances du studio de McLemore Avenue. La guitare altière de Cropper se distingue dans nombre de faces illustres d’Otis Redding (Rock me baby) à Sam & Dave (Soul man) ou plus obscures mais aussi marquantes de Ruby Johnson, Wendy Rene ou Mable John. Cropper devient un des piliers du label : producteur, musicien, arrangeur et même directeur artistique après le départ de Chips Moman. Par ailleurs, il coécrit quelques chansons fameuses : The hunter pour Albert King, See saw avec Don Covay, In the midnight hour et 634-5789 avec Wilson Pickett, Knock on wood avec Eddie Floyd, Mr. Pitiful et, bien sûr, (Sittin’ on) The dock of the bay avec Otis Redding.

Booker T & the MG’s (Donald « Duck » Dunn, Booker T. Jones, Steve Cropper, Al Jackson Jr.) DR

En 1969, il signe un premier album sous son nom, l’instrumental, “With A Little Help From My Friends“ qui reçoit un accueil mitigé. La même année, il se voit associé à Albert King et Pops Staples sur l’album “Jammed Together“ où il s’essaie au chant sur un titre, Water. L’année suivante parait “Melting Pot“, l’ultime – et excellent – album de Booker T. & The MG’s pour Stax. Avec Al Bell aux manettes, l’ambiance a changé sur McLemore Avenue. Cropper s’en va et fonde avec Jerry Williams et Ronnie Stoots TMI (Trans Maximus Inc.), un studio (où passent notamment Jeff Beck, Rod Stewart et Ringo Starr) et un label (dont Roy Head est le seul nom notable).

Durant les années 1970, à l’instar de Booker T. Jones, Cropper se “délocalise“ en Californie. Une tentative de reformation du groupe échouera en 1975. Deux années seront encore nécessaires pour y parvenir. Mais, entre-temps, le grand Al Jackson Jr. est mort, et c’est Willie Hall (ancien Bar-Kays) qui tient la batterie dans le recommandable “Universal Language“ (Asylum).

A la fin des années 70, Steve Cropper participe aux côtés de Duck Dunn au RCO All Stars du batteur Levon Helm. Les Blues Brothers John Belushi et Dan Aykroyd, alors en quête d’un orchestre, vont y puiser les membres de leur Blues Brothers Band : Cropper, Dunn, Lou Marini (ts), Tom Malone (tb), Alan Rubin (tp) auxquels se joignent Matt “Guitar“ Murphy (g) et Steve Jordan (dm). Après le succès planétaire du film (1980), le groupe va perdurer, même après le décès de Belushi.

En parallèle, le Colonel (ainsi qu’on le surnomme maintenant), devenu un musicien légendaire, est très recherché pour des collaborations prestigieuses, ponctuelles et sans doute très lucratives (*), alors même que ses tentatives personnelles restent frustrantes. Ses deux albums MCA de 1981-82 sont des échecs commerciaux et artistiques.

Durant les années 1990, la réunion de trois MG’s vivants est appréciée lors d’évènements comme la célébration des 30 ans de carrière de Bob Dylan (ils accompagnent notamment Stevie Wonder, Lou Reed, Johnny Winter ou George Harrison) ou du concert pour le Rock and Roll Hall of Fame (jouant avec Al Green, John Fogerty, Sam Moore et Bob Scaggs). Ils se lient aussi à Neil Young pour une tournée mondiale en 93. En 1994, ils enregistrent un ultime album, avec Steve Jordan aux drums, l’excellent “That’s The Way It Should Be“ (Columbia), malheureusement resté sans lendemain.

Steve Cropper, Birmingham en 1990 © Brian Smith

Il faut attendre 2008 pour revoir le nom de Steve Cropper sur l’album “Nudge It“, cosigné avec Felix Cavaliere (ex-Young Rascals), honorable, suivi de “Midnight Flyer“ dans la même veine. Même si le succès n’est pas au rendez-vous, Steve Cropper ne lâche rien et enchaîne les albums sous l’égide du producteur Jon Tiven : “Dedicated – A Salute to the 5 Royales“ (429 Records, 2011), “Fire It Up“ (Provogue, 2021), mais dans “Friendlytown“ (Provogue, 2024), sans doute diminué par l’âge, sa guitare se cantonne souvent à la rythmique, laissant la plupart des solos à Billy Gibbons (ZZ Top).

Un nouvel opus posthume est annoncé pour le 28 août prochain, “Watching The Tide“, avec le renfort de Billy Gibbons, Brian May, Ronnie Wood et Eric Clapton, sans doute venus rendre un dernier hommage à l’un des guitaristes les plus influents du XXe siècle, considéré comme le meilleur guitariste de tous les temps, juste derrière Jimi Hendrix, par magazine britannique Mojo – et classé 36e par Rolling Stone, ce qui n’est déjà pas mal !

Booker T. &The MG’s avec Steve Cropper ne se produisirent “officiellement“ qu’une fois à Paris, lors des deux concerts de la Stax/Volt Revue le 21 mars 1967. Mais ils y revinrent quelques mois plus tard pour l’enregistrement de la musique du film Uptight, et y donnèrent un concert privé dans un club de Saint-Germain-des-Prés, à l’instigation des disques Barclay, représentant de Stax en France.

En revanche, le Blues Brothers Band, avec le “Colonel“, écuma de nombreuses scènes françaises dans les années 1980-90. Didier Tricard, qui les suivit souvent en tournée, me confiait que Steve Cropper, très professionnel, était généralement le seul à venir sur scène avant le show s’assurer que tout était en ordre du côté des instruments.

Le 7 juillet 1993 la tournée de Neil Young accompagné par les MG’s et Jim Keltner (dm) passa par le Zénith de Paris. Mais, plus étonnant, la dernière apparition parisienne de Steve Cropper eut lieu le 24 janvier 2012 lorsqu’il rejoignit les… Animals (avec John Steel comme seul membre du groupe original), pour un fort bon concert au New Morning.

Steve Cropper est mort à Nashville, le 3 décembre 2025 et la guitare a perdu un de ses grands stylistes.

Jacques Périn

Photo d’ouverture : Steve Cropper, Bayonne en 2000 © Brigitte Charvolin

(*) Pour rester dans le domaine qui nous intéresse, après l’ère Stax, on relève sa contribution à des séances de Shemekia Copeland, B.B. King, Roy Buchanan, Lowell Fulson, Etta James, Percy Sledge, Aaron Neville, Joe Louis Walker, Ronnie Baker Brooks, Al Kooper et A.J. Croce.

Cet hommage sera bientôt suivi d’un essai sur le jeu de guitare de Steve Cropper écrit par Nico Duportal.

En bas : Eric Udell, Ned Holder, Jeffrey Kazee, Keith Carlock, en haut : Lou Marini, Eddy Floyd, Alan Rubin, Matt Murphy, Steve Cropper, Tom Mc Donnell, Nice en 2000 © Brigitte Charvolin
The Mar-Keys
Booker T & the MG’s