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Live reports / 08.07.2019

Nantes in Blues, mars-avril-mai 2019

Le mois de mars se lance le vendredi 8 avec les Deluxe Presidents au White Shelter de Bouguenais. Fred Le Baron, sa guitare et sa gouaille, Sami Toué à la deuxième guitare, Thomas Troussier à l’harmonica, Yann Renoul à la basse et Olivier Sueur à la batterie, manient avec talent un répertoire blues s’étendant des années 1950 à nos jours, de Muddy Waters à Kim Wilson, en passant par James Cotton, Jimmy McCracklin, Jimmy Reed, Arthur Alexander, Lynwood Slim ou Paul DeLay. Fred chante très bien et carbure aussi à la guitare, avec un bon solo sur Right place wrong time. Sami distille riffs et solo avec sérieux, Thomas est comme à son habitude brillant, avec ici un solo stratosphérique sur I got a rich man’s woman. Daniel Maerten (Bar Room Preachers) le supplée à l’harmonica sur Blow wind blow, puis chante sur Don’t let nobody drag your spirit down. C’est ensuite Julien Broissand (Blues Organ Combo et Bad Mules) qui est invité au chant et à la guitare sur un Black night au rythme hybride.

Le lendemain samedi 9, nous sommes à l’école de musique de Carquefou pour la soirée de lancement du nouveau disque du Big Band’Y, emmené par Yves Brouillet, déjà vu en tant que trompettiste avec Nuca Swing, mais qui ne sort pas son instrument ce soir pour se consacrer pleinement au rôle de chef d’orchestre. La formation est une des plus anciennes de la région mais Yves a su en renouveler les musiciens autant que de besoin et c’est aujourd’hui un sympathique mélange d’une trentaine d’anciens et de nouveaux, entre saxophones, trompettes, trombones, guitare, piano, basse, percussions, batterie, et chant. Nul revivalisme ici, c’est du jazz swing aux oreilles larges qu’on écoute, joué avec talent et bonne humeur, les musiciens n’hésitant pas à a apostropher leur chef ou à se parler entre eux pour s’encourager. À un tel orchestre, il faut une chanteuse de haut niveau et c’est le cas avec Laurence Le Baccon qui apporte l’élégance, le feeling et le swing vocal requis. Elle est en état de grâce sur Me and Mr Jones. Elle est rejointe à la guitare et au chant sur Who walks in when I walk out par François Nicolleau (Three Generations, Lazy Bones, Nolapsters). Ella Fitzgerald, Nat King Cole, Count Basie, Frank Sinatra, Nat Adderley, un Work song avec un final à toute vapeur, Duke Ellington, ou même Stevie Wonder, il n’y a aucune faute de goût.

Deluxe Presidents
Laurence Le Baccon et Big Band’Y

Le samedi 23, le Melocotton de Nantes accueille le quintet Roots And Groove avec Bruno Denis à l’orgue, son fils de 16 ans Ethan à la batterie, Arnaud Gobin à la guitare, Alexandre Guibert au trombone, Jean-François Petiot à la trompette. Leur territoire est celui du jazz Blue Note et New Orleans, repris entre autres à Lou Donaldson, Grant Green, Craig Handy, Charlie Mingus, Ray Charles, avec des riffs bien posés, des solos de cuivre inspirés, une batterie agile, une très bonne guitare et un orgue bien groovy.

Le jeudi 28 mars restera dans les annales avec le triomphe de la soirée Yeah ! Nantes You Got Soul (voir notre live report dédié).

Nous sommes au White Shelter le lendemain pour écouter les Bar Room Preachers. Daniel Maerten, guitare, harmonica et chant, Nicolas Deshayes, guitare, Arnaud Gobin, basse, Jérôme Boisneau, batterie, c’est un groupe costaud qu’on a plaisir à retrouver. Beau son, reprises érudites, compositions dans le ton, rythmes ondulatoires, la qualité de la soirée est garantie. 

Roots And Groove
Bar Room Preachers

Le week-end se termine le dimanche 31 avec une conférence sur le thème “The Blues Had A Baby And They Named It Rock & Roll” donnée par votre serviteur aux Ateliers Blues de Saint-Sébastien-sur-Loire, puis à l’Alter Café de Nantes avec Thomas Doucet & the G Lights, primés par le propriétaire des lieux lors du tremplin des Rendez-Vous de l’Erdre en août 2018. Le quatuor composé de Thomas Doucet au chant et au saxophone, Maxime Gilbert à la basse, son frère François aux claviers, Bruno Guilbaut à la batterie a convié Tony Martin en guest star à la guitare. Compositions originales et reprises d’Otis Redding, John Lennon, Beatles, Ray Charles, Elvis Presley, Rolling Stones, sont unifiées dans une soul contemporaine par le travail vocal de Thomas et le groove des G Lights. La guitare de Tony Martin apporte une belle couleur bluesy sur Broken soul et Simply beautiful. Le rappel avec Wild horses et In the room 106 finit de convaincre ceux qui ne connaissaient pas encore le groupe.

Le 19 avril, le VIP de Saint-Nazaire accueille Delgres avec Philippe Ménard en première partie. Deux valeurs sûres qui se montrent à la hauteur de leur statut. Philippe sait comment rendre son blues en solitaire attractif, grâce à ses percussions aux pieds, certainement le kit le plus varié du circuit, son jeu de guitare, acoustique ou électrique. Il mélange les riffs, les accords et des solos très rythmés, en soutien de son chant, reconnaissable entre tous. On retient la balade Walking in the frontline, le boogie blues rapide Bad luck buddy ou I’m going with you baby joué aux tournevis sur son fameux didley bow. Seule ombre au tableau, il faut jouer au chat et à la souris avec la sécurité particulièrement chatouilleuse vis-à-vis des photographes amateurs.

Delgres surfe toujours sur le répertoire de son formidable disque “Mo Jodi” et ça marche. Respecte nou, Mr Président, Pardone mwen, Sere mewen pli fo, et le toujours puissant Mo Jodi qu’il faudrait jouer deux fois au moins, une pour chauffer le public, une en rappel parce que c’est une des grandes chansons des temps récents. On remarque la place importante que prend Baptiste Brondy à la batterie, avec des breaks, des solos, tout en puissance, c’est souvent lui qui occupe véritablement le centre de la scène. Mais le conteur reste Pascal Danae, aura magnétique et excellent chanteur, qui raconte les histoires, et n’hésite pas à rappeler le public à l’ordre quand l’attention est de mise, notamment pendant le solo de trompette de Rafgee. Car celui-ci est non seulement le souffleur de sousaphone qui fait beaucoup pour l’originalité du groupe, mais il est aussi un trompettiste sensible. Le spectacle principal est court mais des rappels étaient bien prévus. Lors du premier, Baptiste Brondy joue du ukulele sur Vivre sur la route, le nouveau single que le groupe a ré-enregistré avec Jean-Louis Aubert, et qui pourrait bien indiquer la nouvelle direction du répertoire.

Philippe Ménard
Delgres

Le lendemain nous sommes au Melocotton pour retrouver Jakez & the Jacks qui s’apprêtent à sortir un nouvel EP. Il y a peu de groupes aussi résolument dévolus au Chicago blues électrique, tendance West Side. Il y en a encore moins qui composent dans le style, le leader Jakez Rolland sait y faire. Avec Thomas Allain à la deuxième guitare et à l’harmonica, Julien Dubois à la basse et David Avrit à la batterie, le combo est solide, emmené par le chant crédible de Jakez qui a tout compris du placement requis, encore plus à la guitare où il allie urgence, tension, détente, et sait construire et faire progresser un solo sans jamais sombrer dans l’héroïsme. L’EP est sorti depuis mais le groupe a d’autres compositions originales que les cinq publiées sur le disque. When she will be back avec l’harmonica de Thomas, Mojo back avec sa belle introduction à la guitare, le chant sans micro, le passage en son réduit au minimum, et la détente à pleine puissance de la deuxième partie du solo. La reprise du Heap see de Jimmy Johnson a le même swing chaloupé que l’original, et celle de l’instrumental Off the wall de Little Walter montre que Thomas sait lui aussi convaincre sans trop en faire. Look on yonder wall est aussi l’occasion d’un excellent solo d’harmonica qui termine en duel avec la guitare.

Le mercredi 24 avril, John Davy ouvre les portes de son magasin Hurricane Music à Vertou pour un enregistrement “ live” de l’émission Prun’ de Blues animée par Francis Rateau et votre serviteur. Deux heures de musique avec les Nolapsters et Little Big 6ster. Les langoustes de La Nouvelle-Orléans sont bien sûr emmenées par le batteur chanteur Denis Agenet, avec François Nicolleau à la guitare, Matthieu Fromont (Bo Weavil) à l’harmonica et Max Genouel à la contrebasse. Spécialiste des reprises de “faces B” enregistrées dans la Cité du croissant, dixit Denis, sans doute modeste, le groupe propose désormais des compositions dont une ballade joliment rythmée avec un instrument de percussions fait de coquillages. Ça swingue, c’est festif, ça envoie des solos, la contrebasse est agréablement slappée, le temps passe vite.

Little Big 6ster vient d’Angers, centré autour de la chanteuse guitariste Virginie Pinon, qui donne tous les signes d’une sacrée personnalité, avec beaucoup de sympathie et d’humilité. Mais une fois qu’elle a revêtu sa coiffe de fourrure, synthétique pour que les défenseurs des animaux ne soient pas inquiets, et ses gri-gris, on prend conscience de sa puissance, vocale et musicale, bien servie par ses compagnons, Olivier Mondolfo à la basse, Cyril Bach à la batterie, et Nicolas Bach à la guitare, mais aussi au didgeridoo, car le groupe mélange allègrement influences blues, australiennes, amérindiennes, sans que cela soit incongru. Le titre phare Dirty avec sa guitare bidon passe très bien, tout comme la reprise de R.L. Burnside ou celle de Spencer Davis Group qui dérive en Sex machine

Jakez & the Jacks
Nolapsters
Little Big 6ster

Il se passe toujours quelque chose à Nantes au sens large, et cela peut arriver n’importe où. Nous voici donc le dimanche 5 mai au salon des vins naturels dans la grande halle de Clisson, au cœur d’un centre-ville rempli de beaux bâtiments, surmontés des restes d’un château impressionnant dans une boucle de la Sèvre Nantaise, essentiel en son temps pour défendre la Bretagne contre les incursions venues de l’Anjou et du Poitou. Les organisateurs du salon vinicole ont compris que la musique est une composante importante du bien-être et ont invité trois groupes à se produire dans le week-end dont nos favoris The Royal Premiers. Ça ne se manque donc pas et c’est parti pour une heure de soul-rhythm and blues-rock ‘n’ roll-boogaloo en provenance directe des années 1960 avec Ivy Thessalonia au chant, Yann Jaffiol à la guitare, Stéphane Vinet au saxophone, Jeff Gaboriau au trombone, Guillaume Zeller aux claviers, Franck Daniel à la basse, Olivier Caille à la batterie. Au risque de se répéter, la fraîcheur et la joie de jouer du groupe sont un baume efficace sur les plaies de la vie. L’érudition de leurs reprises, l’élargissement de leur répertoire avec le blues lent I’m sad about it, rendent leurs concerts souvent surprenants, toujours entraînants. Résistant vaillamment aux attaques en piqué des pigeons nichant sur les poutres de la halle, le groupe aimante tous les présents pour les faire danser et chanter, avec leurs verres de vins bio, et qui pourront ensuite se restaurer au kebab de l’endroit qui s’appelle “Royal Kebab”, ça ne s’invente pas !

Le vendredi 10 mai, le Café Le Centre de Saint-Marc-sur-Mer accueille le collectif “Hommage à Aretha Franklin” pour une nouvelle prestation très attendue après le succès de la soirée du 28 mars au Ferrailleur. Laurence Le Baccon au chant, Julie Dumoulin, Louise Vo et Fabiola Roy aux chœurs, Yann Cuyeu à la guitare, Cédric Le Goff aux claviers, Fabrice Bessouat à la batterie sont toujours là avec Igor Pichon qui remplace Kris Jefferson à la basse. Si le set commence comme au Ferrailleur, le répertoire s’élargit au-delà de celui de la seule Aretha, avec des titres chantés en leader par Cédric Le Goff et chacune des choristes, repris aux Isley Brothers ou the Band. Les titres d’Aretha sont eux-aussi enrichis avec des parties instrumentales plus longues, des fin étendues. Natural woman est un très grand moment avec une Laurence littéralement habitée et des accompagnateurs au taquet.

The Royal Premiers
Hommage à Aretha Franklin

Le lendemain, nous retrouvons Jakez & the Jacks au Zygo Bar de Nantes pour la “release party” de leur EP. Le premier set est similaire à celui du Melocotton trois semaines plus tôt, le deuxième permet d’apprécier d’autres compositions originales, des reprises de Junior Wells, Magic Slim, Al Green, Buster Benton, Otis Rush, qui montrent 1) les possibilités du groupe 2) le talent de David Avrit qui reproduit comme il faut le rythme des Teardrops. 

Le samedi 18 mai, retour au Zygo Bar pour écouter un groupe pilier de la scène du grand ouest, The Lazy Buddies. Soizig Lebreton au chant, Dom Genouel à l’harmonica, Guillaume Rousseau et Nico Fleurance aux guitares, Max Genouel à la contrebasse, et Denis Agenet remplaçant momentanément David Avrit à la batterie, c’est du haut niveau. Leur dernier disque “All In” contient suffisamment de pépites pour animer deux ou trois années de concerts. C’est le terrible Time to party qui ouvre la soirée avec son break de batterie, ses riffs simultanés à la guitare et à l’harmonica et sa capacité à mettre le public en mouvement. Charlie’s precious time, Can’t get over it, You were wrong, Low down dog, les titres forts, originaux ou repris, s’enchaînent et ça ondule dans tous les coins du bar. Denis Agenet a travaillé le répertoire et il est impeccable, Soizig est comme toujours brillante au chant et au contact avec le public, Guillaume Rousseau est confondant de justesse, Nico arrive toujours à glisser des riffs façon Chuck Berry ou T-Bone Walker, et Dom est juste et efficace à l’harmonica. L’instrumental Vespa boogie est un morceau de bravoure, succession de solos à l’harmonica, aux guitares, à la contrebasse et à la batterie. You can’t loose est LE blues poisseux de la soirée. La reprise de Sugar coated love voit Thomas Allain apparaître à l’harmonica et c’est ensuite N’Deye Mboup qui prend le micro pour chanter admirablement sur Going down slow avec de superbes solos de Dom et Guillaume. Le rappel est double, il faut bien ça pour en profiter jusqu’au bout.

The Lazzy Buddies

Texte et photos : Christophe Mourot
Photo d’ouverture : Jakez & the Jacks