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Interviews / 13.10.2026

Matthew Stubbs (GA-20) et Charlie Musselwhite, Le blues aujourd’hui

L’un est arrivé la veille à Prague où il entame une tournée européenne d’un mois avec GA-20, tournée qui passera par le New Morning à Paris le vendredi 30 octobre. L’autre est dans son bureau à Clarksdale, Mississippi. Les deux nous racontent le plaisir qu’ils ont eu à travailler une nouvelle fois ensemble pour nous offrir l’explosif « Blues Now » paru au cœur de l’été.

Ce disque entre le trio GA-20 la légende Charlie Musselwhite est apparu comme une évidence mais encore fallait-il que les conditions soient réunies pour le faire. Matthew Stubbs et Charlie nous en parlent.

Charlie et Matthew, on connaît les liens musicaux et humains qui vous unissent. Comment cette nouvelle collaboration s’est-elle décidée ? Et pourquoi maintenant ?

Matthew Stubbs : Charlie apparaissait déjà sur le premier single de GA-20[1] et donc le retrouver pour faire un album complet a toujours été un désir profond. L’idée était en germe depuis quelques années mais, pour une raison ou une autre, cela n’avait pu se faire jusqu’ici. Et puis les planètes se sont alignées et nous avons alors compris que c’était le moment de rentrer en studio tous les quatre.

Charlie Musselwhite : Il a fallu un peu de temps pour que cela se concrétise, c’est vrai, mais tout s’est fait très simplement parce que nous aimons la même musique et que nous nous amusons lorsque nous jouons ensemble. Il n’y a pas de mystère !

Quel a été l’impact de cette relation de longue date dans la manière d’aborder cette collaboration ?

M.S. : Nous avons en effet une histoire commune avec Charlie. J’ai joué avec lui plus qu’avec tout autre musicien au cours de ma carrière ce qui a rendu les choses très limpides, sans pression aucune. Du point de vue de la production, l’objectif était de faire un album fidèle à l’identité de GA-20 tout en prenant soin d’y intégrer la voix et l’harmonica de Charlie et en veillant à ce que l’ensemble soit cohérent. Comme Charlie l’a dit, cela s’est fait avec beaucoup de fluidité et les choses ont ainsi pris forme très facilement.

J’ai joué avec [Charlie] plus qu’avec tout autre musicien au cours de ma carrière ce qui a rendu les choses très limpides, sans pression aucune. L’objectif était de faire un album fidèle à l’identité de GA-20 tout en prenant soin d’y intégrer la voix et l’harmonica de Charlie et en veillant à ce que l’ensemble soit cohérent

Matthew Stubbs
Charlie Musselwhite, Matthew Stubbs, Josh Kiggans, Cody Nilsen © Elizabeth Ellenwood

Expression de votre amour commun pour le blues, « Blues Now » est majoritairement composé de titres issus de l’âge d’or du Chicago blues. Comment le choix des titres s’est-il fait ?

M.S. : J’ai construit une playlist que nous avons progressivement étoffée. Ce que je recherchais était essentiellement des titres d’artistes comme Jimmy Reed, Earl Hooker ou Buddy Guy avec lesquels Charlie avait une connexion spécifique et qu’il avait côtoyés lorsqu’il vivait à Chicago durant les sixties.

C.M. : Nous n’avons cessé d’échanger et de partager des idées et je peux vous dire que c’était sacrément stimulant !

M.S. : Nous sommes restés six jours en studio ce qui représente une durée inhabituellement longue pour GA-20 (rires). D’habitude, nous y passons deux à trois jours au maximum. 18 titres ont été captés et nous avons en avons conservé 10. Certains paraitront peut-être ultérieurement en bonus. Nous avons enregistré 3 à 4 chansons par jour, ce qui est un rythme assez rapide pour notre époque actuelle même si j’ai bien conscience que nous sommes loin des standards de « Stand Back ! », le premier album de Charlie.

C.M. : En effet ! Pour « Stand Back ! » Sam Charters nous avait donné trois heures pour enregistrer et nous l’avons fait !

Quand on connaît vos qualités en tant que compositeurs, on peut s’étonner que vous ayez fait le choix de privilégier essentiellement des reprises.

M.S. : « Blues Now » ne compte en effet qu’une seule composition, en l’occurrence Strange land, un titre signé par Charlie et qui apparaissait d’ailleurs sur « Stand Back ! ». Charlie est basé à Clarksdale, Mississippi, nous sommes à Providence, Rhode Island, ce qui ne facilitait pas vraiment l’organisation de sessions d’écriture. Et puis, le fait de reprendre des titres d’autres artistes, d’en donner sa propre interprétation fait historiquement partie de la culture du blues. L’idée n’était donc pas tant de composer que de jouer des titres que nous aimons et qui ont un sens pour nous. Je vois donc davantage « Blues Now » comme un recueil de traditionnels qu’un album de reprises.

Charlie, nous avons évoqué votre mythique album « Stand Back ! »[2] paru il y a près de soixante ans. Il semble avoir constitué un point de départ important pour l’album. Qu’est-ce que vous vouliez retrouver de l’esprit de ce disque ? Qu’est-ce que vous y entendiez que vous vouliez l’un et l’autre encore transmettre ou retrouver en 2026 ?

C.M. : Pour moi, l’énergie est comparable ! Dans les deux cas, nous sommes sur des gars qui aiment vraiment le blues et veulent en donner leur propre lecture, d’une façon honnête et intègre. Aucune sophistication mais beaucoup de spontanéité, de plaisir et de passion. Je pense que l’on ressent bien toute cette énergie dans les deux albums.

M.S. : Comme je l’ai dit, j’ai joué avec Charlie pendant des années et nous avons développé une relation très forte aussi bien sur le plan musical qu’amical. Cody (Nilsen) et Josh (Kiggans), respectivement chanteur-guitariste et batteur, ont intégré GA-20 en 2024 et n’avaient évidemment pas cette expérience. Toutefois, il a été très vite évident que la greffe allait prendre ! Charlie est arrivé un ou deux jours avant la session d’enregistrement. Nous nous sommes réunis dans notre studio de répétition afin de réécouter ensemble les 18 titres sélectionnés et de nous répartir les chorus, notamment. Parmi ces titres, Big stars falling nécessitait une attention particulière parce que Charlie et Cody la chantent à deux voix mais tout cela s’est fait très naturellement, avec une grande spontanéité.

C.M. : Au bout de trois jours, nous avions l’impression de jouer ensemble depuis des décennies ! L’album rend bien compte de cela, il me semble.

GA-20 est notamment connu pour l’absence habituelle de bassiste. Or, nous constatons ici la présence sur 5 titres de Marty Ballou à la basse. Pourquoi avoir modifié vos habitudes ?

M.S. : L’idée est toujours de trouver à faire le meilleur choix possible. Si une chanson exige une basse, nous le faisons. Cela a été le cas, par exemple pour Christo redentor, l’un des titres les plus emblématiques du répertoire de Charlie. Lorsque nous avons formé le groupe en 2018, nous nous sommes passés de bassiste parce que nos premiers engagements dans la région de Boston ne nous permettaient tout simplement pas de rétribuer correctement quatre musiciens. Et comme cela fonctionnait, nous sommes restés en trio.

C.M. : Vous savez, lorsque je jouais à Chicago au début des sixties, il n’était pas inhabituel qu’il n’y ait pas de bassiste dans les groupes de blues. Une deuxième guitare assurait cette partie du travail. Le fait de retrouver ce genre de format avec GA-20 m’a instantanément projeté à cette époque et rappelé les concerts que j’avais pu faire dans cette configuration avec Johnny Young et J.B. Hutto.

M.S. : Pas mal de gens me posent la question de l’absence de basse dans le groupe. Je les renvoie systématiquement à tous ces enregistrements de l’âge d’or du Chicago blues dans lesquels il n’y a justement pas de bassiste. C’est le cas chez Jimmy Reed, chez Hound Dog Taylor, sur bon nombre de titres de Little Walter avec The Aces.

Matthew, en quoi la présence de Charlie a-t-elle changé la façon de jouer du groupe ?

M.S. : Pour être honnête, cela n’a pas changé grand-chose même si certains titres ont nécessité de se pencher un peu plus en détail sur les arrangements. Par exemple, la version originale de Crazy love ne comporte pas d’harmonica mais un saxophone dont Charlie s’est inspiré pour développer sa propre partie.

Charlie, après plus de soixante ans de carrière, qu’est-ce qui peut encore vous surprendre lorsque vous entrez dans un studio avec de jeunes musiciens ?

C.M. : C’est exaltant d’observer la vitalité du blues ! Je joue avec des types qui ont l’âge de mes petits-enfants, qui aiment la même musique que moi, qui en comprennent les subtilités. Je me retrouve en eux au même âge ! Nous parlons un langage commun, nous entendons la même chose, travaillons dans la même direction et tout cela se fait d’une manière naturelle. C’est vraiment génial de partager cette musique et de la jouer ensemble.

Matthew, de votre côté, qu’avez-vous appris de ces sessions avec Charlie ?

M.S. : Aussi curieux que cela puisse paraitre, il s’agissait seulement de ma deuxième session en studio avec Charlie. En effet, à l’exception de son dernier album[3], les enregistrements que j’avais faits jusqu’ici avec lui étaient tous des live. Je suis à chaque fois subjugué par les histoires qu’il nous raconte. Dans les années 60, Charlie était aux côtés de toutes ces légendes dont nous avons repris des titres lors de cette session mais que nous n’avons malheureusement jamais pu voir en concert. Imaginez un peu : vous vous préparez à capter un morceau de John Lee Hooker et là il vous dit que ce dernier a été son témoin de mariage ! Cela nous a amené à publier de manière fréquente des vidéos sur les réseaux sociaux dans lesquelles Charlie était amené à nous partager certaines de ses histoires incroyables. Les retours sont très positifs.

C.M. : La transmission de ces histoires est importante à mes yeux. Elles nous disent beaucoup sur ce qu’est le blues. Il y en a bien sûr que je ne peux pas raconter (rires) mais il y a aussi et surtout tellement de belles anecdotes que je prends toujours plaisir à partager.

Cody Nilsen, Charlie Musselwhite, Matthew Stubbs, Josh Kiggans © Elizabeth Ellenwood

Le titre « Blues Now » suggère que le blues n’est pas seulement une musique du passé. Pour vous, que signifie réellement « le blues maintenant » ?

C.M. : Le blues est bien vivant ! Beaucoup de styles de musique vont et viennent mais le blues a toujours existé et il va perdurer parce qu’il y a dans cette musique une substance et une profondeur incomparables. C’est presque comme une religion. Ceux qui jouent cette musique forment une sorte de camaraderie dont les liens sont extrêmement forts. Le blues est une musique qui parle à tout le monde, une leçon de vie.

M.S. : Pour ma part, je trouve extrêmement positif le fait que beaucoup de jeunes artistes comme Jontavious Willis, Jerron Paxton et bien d’autres encore reviennent aux formes traditionnelles du blues.

C.M. : Je citerai également Harrell Davenport qui est un bon ami. Il habite près de chez moi et nous nous voyons souvent. Il a complètement capté ce qu’est l’essence du blues, en a saisi toutes les nuances. Il lui fait honneur. C’est un très bon harmoniciste et guitariste, l’exact opposé de ces guitaristes qui dégainent des milliers de notes et me rappellent les gens qui parlent beaucoup mais n’ont rien à dire (rires). C’est inspirant pour moi de voir et sentir que le blues est entre de bonnes mains.

Le blues est bien vivant ! Beaucoup de styles de musique vont et viennent mais le blues a toujours existé et il va perdurer parce qu’il y a dans cette musique une substance et une profondeur incomparables.

Charlie Musselwhite

« Blues Now » est-il simplement un chapitre dans vos parcours musicaux respectifs ou marque-t-il le début d’une nouvelle histoire que vous allez écrire ensemble ? À quoi pouvons-nous nous attendre pour la suite ?

M.S. : La réception de l’album est vraiment excellente. Des concerts sont déjà confirmés pour 2027, sur des festivals, notamment. Nous espérons avoir des opportunités en Europe. Pour ce qui est d’un autre album, nous n’en avons pas parlé mais rien n’est impossible ! Ce qui est sûr, c’est que nous allons entrer en studio avec GA-20 en février pour enregistrer un nouveau disque.

C.M. : Rien n’est encore confirmé pour l’Europe mais nos agents y travaillent. Si j’ai joué cet été en Espagne[4], cela fait un petit bout de temps que je n’ai pas eu l’occasion de me produire outre-Atlantique, depuis la tournée avec Ben Harper en 2018, je crois. J’ai très envie d’y revenir !

M.S. : Il faut que nos agendas concordent mais j’ai vraiment bon espoir que cela se concrétise ! En attendant, avec GA-20, nous sommes ravis et impatients de retrouver Paris où nous nous produirons le 30 octobre au New Morning, dernière date de notre tournée automnale.  

Propos recueillis le 30 septembre par Nicolas Deshayes

Photo d’ouverture : Josh Kiggans, Cody Nilsen, Matthew Stubbs, Charlie Musselwhite © Elizabeth Ellenwood

Chronique de GA-20 with Charlie Musselwhite, Blues Now

Lire l’interview en Anglais.


[1] Naggin’ on my mind paru dans un premier temps en format digital en décembre 2018.

[2] Arrivé à Chicago en 1962 à l’âge de 18 ans, Charlie Musselwhite doit attendre cinq ans pour enregistrer et publier son premier album sous son nom, « Stand Back ! Here Comes Charley Musselwhite’s South Side Band’’ paru sur le label Vanguard. Produit par Sam Charters (l’initiateur de la série « Chicago/The Blues Today ») et Barry Goldberg qui souhaitent faire de Musselwhite le rival de Paul Butterfield, « Stand Back ! » rencontre un vif succès et devient rapidement un classique. Le batteur Fred Below et le guitariste Harvey Mandel font notamment partie de l’équipe qui accompagne le natif de Kosziusko, Mississippi sur cet opus.

[3] Le très recommandable « Look Out Highway »publié en 2025 sur le label Forty Below Records.

[4] Une seule et unique date dans le cadre du Blues Cazorla Festival.