Big Chief Juan Pardo, Community is the fabric of the tribal system
28.09.2026
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Photo d’ouverture : Big Chief Juan Pardo, Les Rendez-Vous de l’Erdre, Nantes, 28 août 2026 © Sarah Cross
Né en 1976 à la nouvelle Orléans en Louisiane, Big Chief Juan Pardo n’est pas devenu le chef de la ʺGolden Comanche Mardi Gras Indian Tribe » par hasard. Baigné dans la culture Black Indians dès son plus jeune âge, le parcours initiatique a été naturel pour lui, jusqu’à devenir « Big Chief » et vivre dans une communauté de partage social et musical.
Big Chief Juan Pardo : étant né à la Nouvelle Orléans, j’ai grandi dans un milieu où la musique se crée, et pour moi comme pour beaucoup, cela a commencé à l’église avec ma mère et je chantais dans la chorale des jeunes. C’était une église Baptiste, mais à la Nouvelle Orléans, tu peux aller à l’église Baptiste le dimanche après avoir étudié dans une école catholique toute la semaine. Le reste de mon introduction à la musique s’est fait à la maison avec ma mère qui était chanteuse de gospel. Et mon père était dans l’industrie du divertissement. Pendant la guerre du Vietnam, il a été mobilisé dans la marine, dans les services de communication. Quand il est revenu à la maison, il a commencé une carrière dans la radiodiffusion. Il en enseignait les techniques à l’université de la nouvelle Orléans.
Puis il a basculé dans le monde la télévision où il est devenu producteur de spectacles et opérateur de caméra. Je l’accompagnais au travail et je jouais sur les équipements du studio d’enregistrement. Il était aussi disc-jockey et son nom de radio était Daddy’O. A cause de cela, il y avait à la maison du matériel audio, des magnétophones à bandes, des lecteurs CD ou vinyles, et des milliers de disques.
Toutes les musiques ou des genres en particulier ?
Toutes sortes de musique. Du Motown bien sûr, du rhythm & blues, tous les grands, comme Stevie Wonder ou Marvin Gaye, mais aussi de la musique classique et de la country.
Et vous chantiez par-dessus les disques ?
Oui, j’ai appris comme ça. Une fois adulte, je me suis rendu compte que, petit, j’avais une connexion particulière, inexplicable à l’époque, avec la chanson I want you de Marvin Gaye. Et ça m’est resté en grandissant. J’ai regardé sur internet et trouvé que cette chanson était numéro 1 l’année de ma naissance et surtout pendant que ma mère était enceinte de moi. La connexion a donc commencé lors de la période intra-utérine. J’ai ainsi pris conscience de l’effet que peut avoir la musique sur un futur enfant à ce moment-là. Aujourd’hui encore, cette chanson m’apporte calme et sérénité.

Comment s’est fait votre parcours vers le monde des Black Indians ?
Je suis né dans ce monde. La culture était là autour de moi dès ma naissance. Soit tu commences à partir de ce que tes parents ont mis autour de toi, ou tu as l’opportunité de le choisir. J’ai eu les deux. Je n’y ai pas participé tout de suite mais je baignais dedans. Puis est arrivé le moment, à la fin de mon adolescence, où à force d’aller aux parades et faire tout ce que la nouvelle Orléans permettait de faire, l’esprit du masquage est descendu sur moi. J’ai commencé à coudre et travailler avec mon frère sur ses costumes. Il était « spy boy » à l’époque avant de venir « Big Chief ».
Est-ce qu’on doit se porter candidat à une tribu ?
Il y a un chemin à suivre si besoin, mais pour moi, le chemin vers la tribu était déjà tracé, via mon frère, donc je n’avais pas à réfléchir puisque la lignée de famille et de sang était là, pré-décidée. Tu peux commencer par devenir « spy boy », puis « flag boy » ou « wild boy », avant de devenir « big chief ».
Il est important de comprendre que ces pratiques culturelles peuvent prêter à confusion. Les gens ne les voient pas forcément comme une pratique tribale. Quand tu penses à une tribu africaine ou américaine-indienne, comme nous avons tous été programmés pour y penser, tu ne remets pas en cause l’histoire originelle.
Pour la culture Black Indians, les secrets qui doivent être gardés, les choses qu’il faut cacher, font que les gens la voient souvent juste comme un mouvement d’aide sociale ou de divertissement, lié au carnaval. Mais c’est plus profond que ça, avec les mêmes origines que tout autre mouvement tribal. Quant tu la regardes sous cet angle, sans la réduire aux costumes et à la flamboyance du carnaval, tu commences à comprendre.
Tu commences comme scout, qui est une étape d’apprentissage. Puis tu grandis et apprends la tradition. Un chef voit alors ce que ton esprit apporte à la communauté et il t’affecte le rôle qui te correspond le mieux.
Certains ont l’état d’esprit, l’acuité mentale, et la force émotionnelle pour devenir « spy boy ». C’est un rôle important parce que c’est celui qui marche en premier, devant la tribu. Quand deux tribus se rencontrent et se tiennent prête à engager une bataille, si tu n’as pas la bonne personne en tête, alors la rencontre peut devenir violente et il peut arriver des choses dont tu ne veux pas. Il faut un bon « spy boy », intelligent émotionnellement pour contrôler la situation.
Le « flag boy » est souvent grand, avec des caractéristiques physiques très précises, et il doit savoir faire attention aux détails. Le « wild man » est souvent choisi parce qu’il est le plus féroce à côté du Chef.
Le Chef est vraiment le plus féroce mais le « wild man » est là pour faire appliquer les règles. Je dirais qu’il est le plus fou de la tribu. Il est celui qui traversera les murs et marchera dans les flammes sans en être affecté. Le « wild man » est l’autorité policière de la tribu.
Quand tu veux t’engager dans une tribu, on teste ta résistance physique, mentale, pour savoir si tu occuperas proprement ta place dans la tribu. Tu apprends l’histoire de la tradition, tu apprends les chansons, et, bien sûr, tu apprends les danses et les gestes visibles ou secrets que nous utilisons comme un langage. Nous les appelons des signaux. Je peux bouger mon corps d’une certaine façon qui communique une certaine chose. Les autres tribus le comprendront. Mais il y a d’autres signes qu’elles ne comprendront pas. Nous avons un langage universel que tout le monde, en tant que nation tribale, comprend, mais chaque tribu peut avoir son propre dialecte et des signaux qu’elle seule interprètera d’une certaine façon. C’est le côté multi-facettes de notre culture.
Nous avons un langage universel que tout le monde, en tant que nation tribale, comprend, mais chaque tribu peut avoir son propre dialecte et des signaux qu’elle seule interprètera d’une certaine façon.
Big Chief Juan Pardo

Est-ce que vous pouvez nous parler des origines de la culture Black indians ?
Dans l’éducation occidentale ou orientale, depuis des années, on donne les mêmes références historiques pour parler des « native americans » (en français, les « indiens d’Amérique »).
Mais il y a des preuves scientifiques, et aussi les écrits des explorateurs comme Cortez et d’autres, avant Christophe Colomb, qui attestent de la présence en Amérique et dans d’autres régions de gens « avec la peau foncée ». Nous devons remettre à zéro nos cerveaux pour bien comprendre l’histoire des Black Indians et leurs costumes. Il y a une version populaire de notre histoire qui dit que quand les esclaves arrivaient par bateau, ceux qui réussissaient à s’échapper s’enfonçaient dans les marais et les bayous de Louisiane et étaient accueillis par les tribus natives. Réfléchissons à ça un moment. Si une personne, par exemple du Congo, s’échappait et réussissait ensuite à se cacher et se fondre au sein d’une tribu native, est-ce que ça aurait été les mêmes natifs que ceux qu’on nous a décrits dans les livres d’histoire ? C’est le premier fil sur lequel nous voulons tirer pour suivre cette histoire. Les gens au sein desquels ils se cachaient leur étaient semblables.
Je vais te raconter un autre fait qui prouve ça, sans que ce soit une construction culturelle. La fleur de lys, bien connue en France, qui est aussi le symbole de l’équipe de football de la Nouvelle Orléans, était utilisée comme une marque par les propriétaires d’esclaves. Elle était chauffée au feu puis appliquée sur la peau des esclaves. Cette pratique a commencé parce que quand les esclaves s’échappaient et se réfugiaient dans les tribus natives, c’était le seul moyen pour les propriétaires de les identifier quand ils allaient sur place. C’est le niveau de preuve suivant pour dire que des gens qui me ressemblaient étaient déjà présents en Amérique.
Tous ces gens habitaient ensemble et se mélangeaient. Le nom d’origine de la Nouvelle Orléans était ʺBulbanchaʺ, un mot Commanche, relevé par les colons européens, pour dire « pays de toutes les langues ». La Nouvelle Orléans est connue pour être une place de commerce pour tous les gens venus des Caraïbes et du reste de l’Amérique, parlant différentes langues, et les apprenant. Pour avoir eu ce nom ancien, il a bien fallu que cette situation existe avant l’arrivée des colons. Ça te permet de comprendre que l’ordre tribal existait déjà.
Ce que nous exprimons aujourd’hui est le melting pot signifié par le mot ʺBulbanchaʺ. C’est le mélange de traditions tribales multiples, qui a donné naissance à ce que tu vois aujourd’hui, que nous appelons ʺBlack Indiansʺ, historiquement connu comme ʺMardi Gras Indiansʺ.
Le mouvement a évolué quand les tribus natives ont intégré des gens venus d’Afrique ou des Caraïbes, qui ont apporté leurs styles de percussions, de danse, leurs rythmes. Nous rendons hommage à cette union, aux natifs tels qu’on nous les a présentés dans les livres d’histoire et à ceux que nous apprenons maintenant à reconnaître ; l’union des indigènes accueillant une diaspora, et les mariages dans les tribus qui sont à l’origine des lignées de nombreux citoyens de la Nouvelle Orléans aujourd’hui. Ces lignées n’ont jamais été brisées, même si leur culture a été déclarée illégale pendant la colonisation. Il y a donc eu une période de répression de son expression.
C’est ce qui fait que notre culture est restée une culture underground cachée. Il a fallu que des personnes la découvrent et commencent à la documenter, ce qui lui a donné son premier nom public, les ʺMardi Gras Indiansʺ.
La raison de la présence visible des Mardi Gras Indians le jour du mardi gras est que c’était le seul jour où il était permis de pratiquer la tradition car en dehors il était illégal de porter des plumes, de jouer du tambour, il était interdit aux femmes de porter un turban. Il était illégal d’être toi-même, d’exprimer ta culture. Mais le jour où tout le monde portait des costumes, buvait dans la rue, où les propriétaires d’esclaves, les policiers et tous les autres allaient dans le French Quarter, ça laissait les indigènes et les esclaves livrés à eux-mêmes, c’était le jour où personne ne te faisait du mal, t’arrêtait ou te battait.
Tu pouvais jouer du tambour, chanter, porter tes habits traditionnels de cérémonie, sans persécution. C’est là que la célébration du Mardi Gras a coïncidé avec la pratique culturelle. C’est pour ça que beaucoup de gens les associent. Nous portons des masques mais le Mardi Gras nous en fournit un. Il fournit la couverture, le masque, qui nous permet d’être nous-mêmes. C’est la partie la plus importante de l’histoire pour commencer à comprendre qui nous sommes. Ensuite, les différentes couches se révèlent.
Est-ce que ce moment où les gens étaient libres de faire ce qu’ils veulent se passait à Congo Square ?
Pendant la période française, le Code Noir supposait que les esclaves étaient chrétiens, donc ils ne devaient pas travailler le dimanche. Ils se rassemblaient alors la place Congo où ils pouvaient jouer du tambour et pratiquer leurs traditions. Mais Congo Square n’était pas seulement ça, c’était un lieu de commerce, de troc, et de plein d’autres choses. C’était comme une sorte de ville centralisée avec un espace de performance. Le point culminant de l’activité était le dimanche. C’était le jour des plus forts échanges culturels entre des gens venus de tous les coins d’Afrique et des Caraïbes. Ils partageaient ce qu’ils avaient, des nourritures différentes, des musiques, des danses, des rythmes. C’est ce qui a donné naissance au jazz et aux rythmes commus dans le monde entier comme étant ceux de la Nouvelle Orléans. Ce rythme de la Nouvelle Orléans où tout le monde parle en même temps, mais qui fait sens, est né là et nulle part ailleurs. Il y a eu aussi les “dozens” [joutes verbales rimées NDR], chantées en rythme, ce qui a donné les premières versions de ce qu’on connait aujourd’hui sous le nom de rap ou hip hop.
Parlons de l’ouragan Katrina. Comment le système tribal a-t-il traversé cette période ?
La ville a changé, les gens ont changé, la culture a changé. Tu ne pouvais y être préparé car personne ne l’avait vu venir. Cela a en particulier dispersé les personnes âgées, qui ont dû se reloger ailleurs, et d’autres sont mortes de stress. Et ça a perturbé la concentration des tribus et leur existence en communauté.
Avant Katrina, beaucoup de membres des tribus vivaient dans les mêmes quartiers. Nous vivions comme dans un village, dans des maisons modernes, mais avec une philosophie communautaire. Si tu te plonges dans l’histoire des Black Indians, tu comprends que la vie en communauté est la base du système tribal. A cause de Katrina, les tribus ne sont plus forcément en communauté, ce n’était plus possible après les destructions.
Nous avons dû trouver une façon de reconstruire cette intégrité. Cela vient petit à petit car les nouvelles générations se regroupent, il y a quelquechose qui bouge, venu du fond de notre culture, qui prend soin de nous, sans que ce soit volontaire. Nous n’essayons pas de faire revenir tous les membres de la tribu dans le même quartier, mais les gens de la même famille ont tendance à se regrouper, c’est l’esprit tribal qui remet les choses en ordre.
En tant que chef, est-ce que vous devez gérer ça ?
L’ordre tribal ne change pas. La tribu dépend du Chef pour prodiguer des conseils, prendre des décisions par rapport aux événements culturels et environnementaux à venir. Une bonne façon d’expliquer ça est notre système de potager. Quand tu as un grand potager, tu fais pousser plus que pour tes seuls besoins. Donc tu en donnes aux autres membres de la tribu qui en font de même. C’est une coutume ancienne et elle est encore présente dans ma tribu. Aussi, quand des parents doivent s’absenter, la Big Queen s’organiser pour garder leurs enfants.
Si tu retires tout ce qui est moderne, et que tu reviens au temps des huttes et des tipis, les choses se passeraient comme ça. Quand les hommes partaient chasser et cueillir, ils laissaient les enfants. C’est pareil aujourd’hui, mais on ne part plus à cheval mais en voiture. Quand tu changes d’état d’esprit et tu simplifies les choses, tu changes les chevaux en voitures, les tipis en maison, mais l’ordre tribal est toujours en place et nous vivons comme ça aujourd’hui. En tant que chef, tu as les mêmes responsabilités qu’avant, ton conseil, ton conseiller, ton oncle, ton grand-oncle, tout.

Est-ce que vous fabriquez vous-même vos costumes ?
Chaque année où tu prévois de participer au mardi gras, tu dois créer un nouveau costume, et tu dois le faire toi-même. Le costume raconte une histoire, qui te vient d’un rêve, de choses que tu apprends dans la vie. C’est l’expression de ce que tu veux raconter et c’est toi qui décides.
Tu rêves de quelquechose qui parle à ton esprit, et tu commences à concevoir un costume qui raconte cette histoire. J’ai un costume dédié à un de mes oncles, qui raconte une histoire ancienne en même temps que moderne qui m’est arrivée. Tu connais l’adage « donne un poisson un homme et tu le nourris un jour, apprends-lui à pêcher et il aura toujours à manger ». Mon oncle Peter a été le premier à m’emmener à la pêche quand j’avais cinq ou six ans. Il m’emmenait dans un coin de Louisiane appelé Grand Isle, qui est comme une ile tout près de la côte à l’entrée du golfe du Mexique. Sur le costume, j’ai dessiné avec des perles un poisson appelé ʺred fishʺ en Louisiane, que vous appelez black bass en France. Ce poisson est connu pour être un combattant. Attraper ça à sept ans, c’est comme attraper une baleine. C’est la première fois que j’en ai pris un, et c’est ce que je raconte sur mon costume.
L’histoire change chaque année. Le costume que j’avais au dernier mardi gras parlait des mines de cobalt au Congo. L’animal esprit que j’ai mis sur le costume était le gorille, parce que j’ai fait beaucoup de remise en forme ces derniers temps, et je me suis identifié avec la force du gorille. Mais c’est aussi une image évoquant le groupe militaire congolais appelé ʺLes Gorillesʺ. Sur les ailes de mon costume, j’ai tissé des gorilles avec des armes. Sur la poitrine et le col, j’ai mis l’animal lui-même. Sur les autres images, je montre des enfants travaillant dans les mines. Tout en haut, il y a l’image d’une mère tenant dans ses bras son enfant mort d’avoir travaillé dans les mines, le même enfant que tu peux voir travailler sur le bas du tablier. J’ai créé ce costume pour faire prendre conscience que des enfants meurent pour que nous puissions avoir des téléphones mobiles que nous jetons pour en acheter un neuf.
Dans notre société moderne, il doit y avoir un autre moyen de sortir du cobalt de ces mines. On envoie des fusées sur la lune, on doit pouvoir extraire du cobalt sans faire travailler les enfants. C’est important pour moi à cause de toutes les atrocités commises au Congo du fait de l’industrie technologique. Nous n’avons pas assez conscience de ce qui se passe pour nous permettre d’avoir des téléphones et des ordinateurs.
Je veux faire prendre conscience de ça pour que les bonnes personnes se parlent. Il y a sûrement des adultes qui peuvent trouver une solution plus humaine d’extraire du cobalt, qui permettra à tous ces enfants de grandir et devenir des adultes au lieu de mourir dans des mines de cobalt. C’est ce genre d’histoire qui est sur le costume.
Propos recueillis par Christophe Mourot le 28 août 2026
Photo d’ouverture : Big Chief Juan Pardo, Les Rendez-Vous de l’Erdre, Nantes, 28 août 2026 © Sarah Cross
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