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Interviews / 27.10.2026

Ruthie Foster, Sortir du cadre

La chanteuse texane était à Paris en solo, dans le cadre d’une courte tournée européenne (3 dates seulement), pour assurer la promotion de son nouvel album ʺJust Say Yesʺ. Soul Bag est allé à sa rencontre et a assisté au premier des deux sets de la soirée.

Rencontrer Ruthie Foster, c’est entrer avec elle dans cet univers de l’Americana qui est le sien, univers musical où se croisent Blues, Gospel, Soul mais aussi Folk et Country, et qui est partie intégrante depuis des lustres de la culture et de la vie des états du Sud des Etats-Unis, Texas, Louisiane, Tennessee et Alabama en particulier.

Parlons de votre nouvel album ʺJust Say Yesʺ, vous semblez comme à votre habitude avoir écrit les textes à partir de votre vécu récent, plus particulièrement celui des deux années passées.

Tout à fait. Vous savez quand on tourne comme nous le faisons, il est difficile de préserver une relation. Je me suis séparée de mon partenaire, mais c’était une décision à prendre, je suis heureuse de l‘avoir prise et j’apprécie mon indépendance ! Et puis, j’ai eu aussi un problème physique, je suis tombée, à l’aéroport, en marchant trop vite vers la porte d’embarquement. J’ai eu mon vol, mais à l’arrivée je ne pouvais plus marcher, c’est mon genou qui avait lâché.

Dans le même temps, il y a eu ce fameux Grammy Award (Meilleur Album Blues Contemporain 2025).

J’ai été très surprise, j’avais décidé de ne pas aller à la cérémonie à Los Angeles, je m’étais dit que la concurrence pour un Grammy dans cette catégorie était trop forte, Joe Bonamassa, Shemekia Copeland, mes amis, par exemple, et donc je suis partie sur une ʺBlues Cruiseʺ qui m’avait mise à son programme. Je rentrais de la croisière le jour des résultats et j’étais à l’aéroport en transit, j’arrive un peu en avance à la porte d’embarquement et je m’installe au bar le plus proche pour attendre. Il y avait une télévision allumée et tout d’un coup à ma grande surprise j’entends mon nom et je réalise que la présentatrice annonçant les vainqueurs par catégorie avait cité mon nom ! Je n’en revenais pas, je ne m’y attendais pas du tout !

Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?

Pas grand-chose en fait. Cela représente surtout la confirmation d’une reconnaissance par les professionnels du métier, qui votent, du travail artistique accompli, une validation puisque, en tant que membres de l’Academy, nous votons les uns pour les autres. Cette reconnaissance de mes pairs représente donc plus que tout pour moi.

Pourtant, vous en parlez dans le titre Thank you qui ouvre le nouvel album, certains ont contesté le fait que vous soyez une chanteuse de blues, ce qui a failli déclencher en vous le fameux syndrome de l’imposteur.

J’en avais parlé avec Shemekia Copeland il y a un certain temps déjà et elle me disait justement qu’elle ne souhaitait pas forcément ne chanter que du blues. Elle a commencé dans le blues avec son père, Johnny Copeland, mais elle voulait comme moi faire aussi quelque chose d’un peu différent parce que ce genre est assez restrictif et en plus n’est pas apprécié comme il le mériterait. Comme moi, Shemekia aime les grandes chansons, et cela a été instructif de l’entendre interpréter Bob Dylan ou chanter avec John Prine. C’était une fierté, parce que, et encore plus en tant que femme, être une ʺchanteuse de bluesʺ, c’est souvent être confinée à quelque chose de très classique et restreint en répertoire, donc sortir du cadre nous intéresse bien sûr. Et effectivement quand j’ai eu le prix Koko Taylor aux Blues Music Awards, certains du coup ont justement contesté le fait que je sois blues, je ne dirai pas qui, mais cette chanson Thank you, oui elle parle de ça. Et d’ailleurs je ne me suis jamais qualifiée de ʺbluesʺ, c’est « vous qui m’avez mis dans cette catégorie ou classification » ai-je répondu à ces personnes ! En fait, je n’ai pas cherché à discuter, parce que je connais le blues, j’ai grandi en écoutant et en jouant du blues, même si après je me suis intéressée à James Taylor, puis aux Beatles. J’ai appris à jouer de la guitare avec le blues et, en plus, venant du centre du Texas, ma culture c’est T-Bone Walker, Lightnin’ Hopkins, et son cousin aussi d’ailleurs Milton Hopkins, chef d’orchestre pour B.B. King et pilier des sessions Duke/Peacock.

[…] En tant que femme, être une ʺchanteuse de bluesʺ, c’est souvent être confinée à quelque chose de très classique et restreint en répertoire, donc sortir du cadre nous intéresse bien sûr.

Ruthie Foster
Ruthie Foster, Chicago 2026 © Brigitte Charvolin

Pour en revenir à vos chansons, ce qui vous intéresse le plus c’est l’écriture, non ?

J’ai toujours voulu écrire, je suis une grande lectrice, je lis énormément et je voulais être poète en grandissant, comme Maya Angelou ou Nikki Giovanni. J’ai eu la chance de les voir et les entendre avant leur disparition. Depuis le collège, j’écris de la poésie. Je me suis intéressée au journalisme aussi et puis écrire des chansons s’est imposé à moi. Mais, et c‘est un secret, je travaille aussi sur un livre, ça avance doucement, ma vie est très prenante ! Par exemple, je voudrais aussi écrire des chansons pour Shemekia, elle m’a demandé de lui proposer quelque chose. J’aimerais écrire pour plusieurs autres interprètes féminines de ʺbluesʺ. En même temps, on devient très vulnérable en faisant cela, parce qu’on partage ses idées avec quelqu’un et ça peut ne pas fonctionner, ne pas être validé. Ça fait un peu peur, mais pour l’album j’ai écrit avec Tyler (Bryant) et Rebecca, et aussi Megan de Larkin Poe, on était ensemble dans la même pièce et je les appelle mes co-créateurs, ils m’écoutaient parler et saisissaient au passage des idées. Le meilleur exemple de ça sur le disque c’est Sitting still qui est vraiment une chanson de ʺsongwriterʺ dans le pur sens du terme.

Est-ce que vous avez su dès le départ que vous alliez renouveler votre collaboration avec Tyler et Rebecca pour ce nouvel album ?

Oui, on a été assez vite d’accord, surtout après avoir eu le Grammy. Et les filles, Larkin Poe, en avait déjà un aussi !

En faisant ce choix, vous preniez aussi le risque de produire quelque chose de trop similaire, comment avez-vous contourné ce piège ?

Très bonne question ! D’abord, ʺMileageʺ, c’était un regard sur le passé pour moi et ensuite sa conception a pris une année, pendant laquelle j’allais les voir à Nashville régulièrement quand c’était possible. Ce nouvel album, lui, est complètement à propos de ʺaller de l’avantʺ, reprendre le contrôle, après mon problème de genou et la fin de cette relation avec mon partenaire du moment. Ralentir pour dire oui à l’avenir qui se présente, Just say yes, cette chanson parle de cela.

Mais le son global de l’album, vous l’avez voulu différent ? Il me semble plus laid-back, plus basique.

Je ne sais pas, il a été enregistré en direct en studio chez Tyler. Sur le précédent, il jouait de la basse, mais nous avions ajouté beaucoup d’autres instruments. Cette fois, Tyler joue de presque tous les instruments et nous l’avons terminé en une semaine et demie, puis Tyler a aussi fait le mix lui-même au lieu de le confier à un intervenant extérieur. On est resté simple. Encore une fois c’est un album de ʺsongwriterʺ, les chansons sont vraiment dans un registre Americana.

En même temps l’influence gospel est toujours très présente, vous venez de toute façon d’une famille de prêcheurs et de parleurs, n’est-ce pas ?

Oui, des raconteurs d’histoires, mon père raconte de super histoires ! Et moi-même, mes chansons ne sont pas très différentes de la vie que je mène, j’aime que les gens sachent qui je suis vraiment et dans quel contexte je vis. De toute façon, les plus grands songwriters que je connaisse viennent du Texas, Guy Clark, Rodney Crowell, ces gens-là racontent des histoires incroyables à travers leurs chansons.

Cette résilience et cette foi en l’avenir que vous illustrez à travers vos chansons ne traduisent-elles pas simplement votre conviction que les obstacles ne sont là que pour nous apprendre ?

Oui, aujourd’hui par exemple, je suis arrivée juste à temps au club, pas le temps de me changer, je voulais marcher à pied et je me suis perdue, je regardais les gens, j’écoutais et tout à coup, je n’ai plus su retrouver mon chemin donc j’ai été en retard. On peut appeler ça un obstacle, une contrariété, ma promenade a mal tourné, mais j’adore ce genre de situation, tout s’est bien passé pour moi, j’ai profité d’être à Paris, j’ai passé un bon moment de découverte et de liberté. Ma mère me disait toujours « ce qui t’arrive dans ta vie, c’est soit une bénédiction, soit une leçon » ! Il faut apprécier la vie, on n’est pas ici pour longtemps. Apprécier les hauts et survivre aux bas, le blues c’est ça. Pour moi, entendre jouer et chanter T-Bone Walker par exemple, c’est entendre un témoin de mes propres préoccupations, quelqu’un qui me comprend, et être triste n’est pas loin d’être joyeux, juste deux pas plus loin !

Propos recueillis par Eric Heintz le 24 septembre 2026

Photos d’ouverture : Ruthie Foster © Jody Domingue

Ruthie Foster, Lucerne 2024 © Brigitte Charvolin

30 minutes plus tard, Ruthie Foster monte sur la scène du Duc des Lombards pour le premier de ses deux sets de la soirée et illustre immédiatement ce qui vient d’être dit dans l’échange précédent en ouvrant avec le Up above my head de Rosetta Tharpe suivi d’un titre de Bobby Blue Bland. En solo, avec pour seule compagnie sa guitare électrique affectueusement baptisée Joséphine, la chanteuse va conquérir le public par sa proximité faite d’anecdotes et de gentillesse, partageant effectivement son vécu, ses expériences pour mieux convaincre qu’il nous faut juste dire oui à la vie, Just say yes ! Le répertoire de la soirée est issu des deux derniers albums, mais aussi agrémenté de reprises judicieusement choisie qui en disent long sur ses goûts musicaux et sa large culture puisqu’elle proposera le Ring of fire de Johnny Cash, le That’s alright d’Arthur Crudup ainsi qu’un titre (non identifié) de la chanteuse, et grande songwriter, Patty Griffin. Tout en rythmique, son jeu de guitare expressif est le parfait complément de vocaux imprégnés par le gospel familial et elle termine d’ailleurs par une vibrante version a capella du classique See you when I see you, Ruthie Foster c‘est tout simplement la grande classe.

Eric Heintz

A écouter : ʺJust Say Yesʺ ★★★★★  Le Pied ! (Lire la chronique)