;
Chroniques / 04.05.2021

Our New Orleans (Expanded Edition)

Dans la multitude des enregistrements parus dans la suite de Katrina, “Our New Orleans” occupe une place particulière. Enregistrés au gré des exils des uns et des autres, entre septembre et octobre 2005, soit moins de deux mois après le drame, ses morceaux racontent une histoire gravée à l’encre forte. 

Ils déroulent une tranche de vie faite de brisures, de drames personnels et de fragilités immédiates. On n’y trouvera aucune fioriture. Encore moins de longs discours. Chaque note semble venir du tréfonds, comme soupesé, décortiquée avant usage. La version du Backwater blues de Bessie Smith par Irma Thomas est ainsi d’une sobriété d’ascèse. Les morceaux voix-piano sont tous d’une intensité inhabituelle. Davell Crawford sur Gather by the river n’a ainsi que rarement été aussi profond sur disque. Même impression avec Carol Fran et Eddie Bo. De Tou’ les jours c’est pas la même aux Saints, la chaloupe semble tanguer sur un océan de turbulences et de roulis qu’on retrouve dans les réminiscences afro-cubaines du piano solo d’Allen Toussaint sur Tipitina and me (repris quelques mois après dans Ascenscion day que le pianiste compositeur néo-orléanais enregistrera avec Elvis Costello sur “The River in Reverse”).

Dans Pray for New Orleans, la trompette et la voix de Charlie Miller sont d’autant plus bouleversantes qu’elles ne bénéficient la non plus d’aucun accompagnement. Une économie de moyens qui contraste avec ceux utilisés par le Louisiana Philarmonic Orchestra pour accompagner Randy Newman dans un Louisiana 1927 qui reprend l’arrangement des cordes de l’Opéra de Paris qui accompagnaient le pianiste chanteur en 1982 pour l’émission Les Enfants du Rock. 

Dans la même veine, la présente rédition permet des prolongements bienvenus. Si sur le pressage original, la version du World I never made de Doc Pomus par Dr. John était à mettre au panthéon de cette musique juste à côté de celle de Johnny Adams (“Room With a View of the Blues”), son prolongement inédit, Walking by the river avec le beau contrechant de trompette de Charlie Miller, méritait bien une sortie des oubliettes. Même impression pour la reprise de la crépusculaire soul ballad Cryin’ in the street par Buckweat Zydeco et Ry Cooder qui se continue ici par un Let’s work together du meilleur aloi. 

Au total, ce sont cinq morceaux supplémentaires qui viennent rejoindre le Dirty Dozen Brass Band, les Wild Magnolias, le Preservation Hall Jazz Band et consort… Un disque de chevet avec rallonges qui se refuse d’autant moins que le livret reste agrémenté des belles photos de Michael Smith et d’Henry Cartier Bresson.

Stéphane Colin

Note : ★★★★★ (Le Pied!)
Label : Nonesuch
Sortie : 29 janvier 2021

new orleansNonesuch RecordsStéphane Colin