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Live reports / 09.07.2019

Mavis Staples, La Cigale, Paris

5 juillet 2019.

Mavis donne tout. Et peut-être même un peu trop ce soir à La Cigale quand au bout d’une bonne heure à carburer sous une forte chaleur arrive un coup de pompe qui atténue l’impact de l’hymne impérissable Respect yourself. Mais à cinq jours de souffler quelque 80 bougies, Mavis dispose toujours de sacrées ressources. Notamment un groupe en or merveilleusement attentif. Quelques mots glissés à Rick Holmstrom et la voilà qui s’assoit tandis que son lieutenant à la Telecaster lance tranquillement The weight. Mavis a le temps de souffler, d’enlever ses ballerines et, déjà, elle repart au combat, gonflée à bloc pour affirmer une nouvelle fois à Fanny, et par extension à tous ses amis, qu’ils peuvent compter sur elle (« And you put the load right on me »). Elle enfonce le clou grâce à No time for crying, conclusion bouillante dont le « we’ve got work to do » imprime les mémoires et rappelle l’atout majeur de la Mavis des années 2010 : un répertoire récent de haut rang qui lui permet de livrer un show nerveux loin d’un pilotage automatique que peut induire une setlist siglée “best of d’antan”. Car à côté des deux classiques déjà cités et des appropriations pertinentes (Slippery people de Talking Head, Can you get to that de Funkadelic), Mavis et son quintette ont joué une majorité de compos issues de sa belle série d’albums gravés pour Anti- Records. Et ça avait commencé tout de suite fort. 

Saun Williams, Donny Gerrard, Rick Holmstrom, Mavis Staples, Stephen Hodges, Jeff Turmes

20h30. Pas de temps à perdre. À peine quelques mesures du premier groove et la patronne arrive tout sourire dans son fin gilet zébré. D’un coup la troupe fait un pas en avant et impose une véritable ligne de chant à cinq voix (seul Stephen Hodges, afféré derrière ses fûts, n’a pas de micro). C’est If you’re ready (Come go with me), un tube Stax de 1973 qui n’a rien perdu de son allant et qui ce soir offre une belle bascule dans le monde de Mavis, là où soul et gospel ne font qu’un, là où les hymnes à l’espoir rayonnent et transportent. Enchaînement parfait avec Take us back (2016, signé Benjamin Booker) et premiers frissons : « I got friends and I got family / I got help from all the people who love me », cette grande petite dame dégage une force incroyable lorsqu’elle incarne ces mots taillés sur mesure pour elle. Déjà, musiciens, choristes et Cigale sont unis et de tout là-haut Pops a le sourire : sa fille n’a jamais cessé de suivre son conseil, elle chante toujours avec le cœur. Un cœur grand ouvert qui lui permet de bâtir des ponts. Ce Build a bridge (2017, Jeff Tweedy) est bel et un bien un imparable temps fort d’un set mené tambour battant. 

Place ensuite au tout frais “We Get By” à travers Change le courroucé et Anytime le décontracté, deux autres témoignages de la force de frappe d’un groupe qui interprète live ce qu’il a composé et enregistré en studio. Stephen Hodges et Jeff Turmes taillent des grooves gorgés de sève tandis que Donny Gerrard et Saun Williams (du duo Saun & Starr, famille Daptone, qui a remplacé Vicki Randle) assurent la tradition vocale de la famille Staple et que Rick Holmstrom mène le navire avec le brillant sens de l’à-propos qui le caractérise. Si Mavis lui laisse régulièrement le champ libre pour décocher quelques éclairs bien sentis le temps d’une ou deux mesures, l’essentiel de son job est un habile tissage de riffs et de contrepoints vivifiants, exaltants. 

Et puis, alors que l’excellent Who told you that (2017, Tweedy) déroule son emprise, on sent Mavis s’absenter un court instant. Elle vient de jeter un œil en coulisse. Il se trame quelque chose. Mavis se raccroche au refrain avant de conclure, à sa gauche un nouveau pied de micro fait son apparition… On l’avait imaginée et souhaitée, la voici qui annonce la venue d’un invité très spécial. Ben Harper foule les planches d’une Cigale qui frémit. Accolade et présentation dithyrambique d’une Mavis prête à lui attribuer la paternité de l’ensemble du répertoire joué ce soir. Ravi d’être ici, le beau gosse chapeauté se fait révérencieux et s’applique à donner le change à cette légende pour et avec laquelle il a si bien su créer. Retentit Love and trust, point de départ de leur fructueuse relation et converti en duo pour l’occasion, avant que la chanson titre du nouvel album (intégralement produit par Harper et le groupe présent ce soir) prenne le relai. Une belle séquence émotion achevée dans la joie et d’une manière peu commune : Mavis se voit offrir une planche de skate à l’effigie de “We Get By”, clin d’œil à une vieille passion de Harper.

Une divine réinvention de Funkadelic (Can you get to that et ses « I wanna know » signé Donny Gerrard en mode baryton) suivi du bien nommé et tout neuf Stronger relancent la machine avant le léger coup de mou évoqué plus haut. Et puis ce fabuleux coup de collier final qui laisse une Cigale debout et insistante. Bien sûr qu’on aimerait prolonger de tels moments… La sono a déjà pris le relai depuis quelques minutes pour officialiser l’au revoir, on sait que la championne du don de soi ne reviendra pas et on ne lui en veut surtout pas. Mavis a déjà tant œuvré. 

Texte : Nicolas Teurnier
Photos © Frédéric Ragot (sauf avec Ben Harper © Nicolas Teurnier)

Setlist :

If you’re ready (Come go with me)
Take us back
Slippery people
Build a bridge
Change
Anytime
Who told you that
Love and trust (avec Ben Harper)
We get by (avec Ben Harper)
Can you get to that
Stronger
Respect
The weight
Touch a hand, make a friend
No time for crying

Bonus

Chouette première partie rondement menée par Theo Lawrence en mode cow-boy solitaire. Trente-cinq minutes chrono, une guitare et un micro pour un répertoire totalement renouvelé, prémices d’un nouvel album attendu fin octobre. Le jeune francilien raconte ses histoires et ses peines de cœur sur un canevas country joliment maîtrisé, tant en picking qu’au chant (qui fait mouche aussi quand il se tend et met un pied dans la soul) et en privilégiant avant tout le récit. Il y est question notamment de rose artificielle, de bruits éreintants de la ville, de tentation pyromane, et on retient aussi ce Petit cœur qui laisse de la place au français avec un charme certain. Rendez-vous à la rentrée pour découvrir les versions studio et orchestrées.