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Live reports / 11.07.2016

Lisa Simone, Vintage Trouble, Jamie Cullum

Le 3 juillet 1976, Nina offre « au Festival – et de l'avis même de Claude Nobs – le meilleur concert de son histoire » (David Brun-Lambert, Montreux Jazz Chronicle, quotidien gratuit du festival). Quarante ans plus tard, quasiment jour pour jour, sa fille Lisa monte sur cette même scène de l'auditorium Stravinski, pour la première fois sous son propre nom. Dans la journée, elle a renoncé aux demandes d'interviews pour, nous dit le service de presse du festival, se concentrer sur les prestations de sa longue tournée estivale. Celle-ci est 100 % européenne, et essentiellement française. Car désormais, c'est ici qu'elle vit, dans une petite commune des Bouches-du-Rhône où sa mère a vécu la fin de sa vie. « Il y a deux ans, je suis retournée dans cette maison de Carry-le-Rouet, raconte-t-elle dans le magnifique livre 50 Summers Of Music que vient de publier le festival à l'occasion de son 50ème anniversaire. (…) Il fallait que je revienne ici, que je vive ici. Il fallait que je casse la chaîne de douleurs qui passe dans ma famille, de générations en générations. Je veux revenir apaisée à Montreux. Je veux revenir à Montreux après avoir tout nettoyé. » À 20 heures, ce samedi soir, nous y sommes. Mathieu Jaton, celui qui a succédé à Claude Nobs à la tête du festival, monte sur scène et annonce une soirée toute spéciale. Nous y voilà. Les membres de la nouvelle famille musicale de Lisa, trois garçons brillants et attentionnés (Hervé Samb, Reggie Washington et Sonny Troupé), font leur entrée en premier. Puis Lisa réalise son rêve montreusien. Grande, belle, souriante. Et le souvenir de sa mère, d'entrée, avec Tragique beauty, premier extrait, ce soir, de son nouvel album, “My World”.

 


Lisa Simone, Sonny Troupé

 


Reggie Washington, Lisa Simone, Sonny Troupé

 

Puis My ode to Joe et une apostrophe un peu étonnante à l'endroit du public : « Je suis la fille de qui, vous le savez ? Hein, répétez, de qui ? » Et de piocher dans le répertoire de Nina via une version assez décontractée de Ain't go no – I got life. Et voilà ce qui me frappe dans le style de Lisa : bien moins fulgurant que celui de sa mère, peut-être même assez lisse, voire commun, en comparaison (qui n'est ni raison, ni irrespect). Ses chansons à elle sont belles et engagées ; sur scène, Lisa se tient tour à tour fière et recueillie, debout et assise ; et elle conclut son trop court spectacle (une heure) avec une magnifique déclaration d'amour à sa propre fille (Unconditionaly) puis avec l'éternelle Work song (Oscar Brown, Jr. en 1960 et Nina dès l'année suivante). Voilà le rêve de Lisa réalisé. « Je dors sur le lit où elle s'est endormie », écrit-elle dans le livre suscité. Ce soir, la fille a chanté sur la scène où sa mère a fait l'amour et la guerre. Vie privée, vie publique. Nina était violemment désinhibée (« une grenade dégoupillée », écrit encore une ancienne collaboratrice de Claude Nobs dans 50 Summers Of Music) ; Lisa, bien plus raisonnable, a gardé pour elle l’essentiel de son émotion d’être ici et maintenant. Et a sans doute donné un concert comme tous ses autres. Une occasion manquée de marquer à son tour l’histoire du festival ? Elle reviendra, encore changée, certainement.

 


Lisa Simone

 

Quoi ? Big Mama Thornton est dans la place ! Un extrait enregistré de Hound dog (Peacock, 1952, soit trois ans avant Elvis) résonne dans l’auditorium en ouverture du concert suivant. Vintage Trouble, quatuor de Los Angeles, est inconnu des services de Soul Bag. Le site internet du Montreux Jazz Festival nous promet une « succession de morceaux rétro aux accents blues, groovy et soul » pour « une soirée soul phénoménale au Stravinski. » De fait, ça envoie. Ty Taylor, le chanteur survolté au look vintage, porte des oreillettes. Les spectateurs, eux, ont intérêt à utiliser les bouchons auriculaires distribués à l’entrée de la salle. Trop fort, trop énervés pour moi, malgré quelques références à l’univers sudiste et à ses juke joints. Vintage Trouble ne verse-t-il pas davantage dans le rock garage que dans le rhythm & blues ? Ils mouillent la chemise, mais nous laissent froid.

 


Vintage Trouble

 


Vintage Trouble
 

 

Ce soir, avant le concert, certains jeunes spectateurs ne savaient pas qui était Nina Simone ; ils sont venus pour Jamie Cullum. Habitué des rives du lac Leman (sa première venue ici remonte à 2004), le jeune chanteur et pianiste britannique déplace les foules (la soirée affiche complet). Beau gosse, voix de crooner et albums jazzy-pop soignés (4 étoiles dans Soul Bag pour “Interlude”), Jamie attire ma curiosité et… part dans tous les sens. Littéralement, puisqu’il ne tient pas en place, monte sur son piano, tape dans les mains de ses fans des premiers rangs ; musicalement aussi, quand il singe Jerry Lee Lewis et Billy Joel, ou quand il cite Allen Toussaint (Get out of my life woman) et Screamin’ Jay Hawkins (I put a spell on you). J’ai tout de même aimé Sad, sad world, posé et soulful. Le reste ? Bien trop speed pour moi. Quelle était loin, déjà, la douce sérénité de Lisa Simone…

 


Jamie Cullum

 


Jamie Cullum
 

 

Julien Crué
Photos © Lionel Flusin