Ruthie Foster, Sortir du cadre
27.10.2026
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Tout d’abord Eddie, comment s’est faite la connexion avec Easy Eye Sound, le label de Dan Auerbach ?
Je terminais mon contrat avec Ruf Records et je redevenais indépendant. J’ai donc commencé à chercher un nouveau label, j’avais quelques idées en tête, New West par exemple et aussi Easy Eye Sound qui était au sommet de ma liste. Et puis ça a été incroyable, ce sont eux les premiers qui m’ont contacté et je n’ai pas réfléchi longtemps. Ça me convenait, bien sûr, et on pouvait se mettre au travail immédiatement.
Et cela vous mène déjà cette semaine à prendre la première place des Charts Americana avec votre single Blowin’ up !Parlons de l’enregistrement de l’album dans un contexte nouveau pour vous, car avec un nouveau producteur, Dan Auerbach, des co-compositeurs réputés à Nashville et des musiciens de studio choisis par Dan.
J’avais bien sûr entendu parler de Dan Auerbach, mais je ne le connaissais pas plus que ça. Tout de suite il y a eu cette inquiétude de savoir que je ne pourrais pas utiliser mon groupe habituel pour cet enregistrement et j’ai réfléchi pendant des mois pour savoir comment j’allais leur annoncer ça ! J’ai même demandé à Dan si on pouvait essayer, chose que l’on a faite, mais Dan ne laisse jamais les artistes utiliser leurs propres musiciens en studio, c’est comme ça. J’adore mes gars, ils le savent, mais quand il s’agit d’enregistrer dans un studio à Nashville, ils ont là-bas des musiciens qui viennent, font le job parfaitement et s’en vont, ça va vite, c’est terriblement efficace ! Et mon groupe n’était pas idéal dans ce contexte, mais ils sont quand même sur un titre, Rock your baby, qu’on a enregistré un peu par surprise. Quant à la production, c’était très bien pour moi de prendre du recul et de laisser le travail à Dan. Je suis habitué à positionner les micros moi-même, mais ça a été vraiment sympa d’avoir juste à regarder cette préparation avant enregistrement, de pouvoir demander un petit verre de whisky et puis de rentrer direct dans l’interprétation des chansons. Ça peut vous donner la grosse tête d’ailleurs !
Parlons du son global de l’album, est ce que Dan et vous êtes tout de suite tombés d’accord ?
La raison principale pour laquelle j’ai choisi Easy Eye Sound, c’est que j’adore ce que Dan a fait et produit, puis je savais qu’il allait y avoir à ma disposition du super matériel vintage, et enfin Dan, en dehors d’être un producteur reconnu, est le leader d’un groupe, les Black Keys, qui rencontre énormément de succès et je ne cache pas que en signant, j’espérais pouvoir tourner avec eux, faire leurs premières parties. Pour en revenir au son, je dois dire que ça a été le jour et la nuit en termes de matériel par rapport à ce que nous utilisions précédemment. Le succès a permis à Dan d’investir dans le studio, les instruments, les amplis. Je m’étais acheté un vieux micro RCA 77 un peu avant, parce que je suis un fan de Al Green et du son des Royal Studios à Memphis, et c’est la seule chose que j’ai imposée, j’ai dit je veux utiliser ce micro ! Ils ont été d’accord, de toute façon tout a été fait en utilisant une console d’enregistrement à lampes datant des années 50, tout en live, en direct et ça s’entend.
Combien de temps a pris l’enregistrement ?
Pas très longtemps, vraiment, pas plus de cinq jours en studio
Est-ce que cela inclut l’écriture des chansons ? Parce que pour la première fois, vous avez dû collaborer avec des ʺsongwritersʺ professionnels, certains très connus, Pat McLaughlin (Bonnie Raitt, Taj Mahal, Nanci Griffith, John Prine…) ou encore Marcus King.
Je connaissais Marcus King, mais je suis content que Dan ne m’ait pas dit à l’avance avec qui j’allais collaborer, je ne me serais pas senti bien ! Et effectivement ça a été différent, une autre façon d’écrire des chansons. Ces cinq dernières années, j’ai travaillé avec mon frère, on écrivait des chansons tout le temps, mais la dernière année, les idées nous manquaient, donc ça a été une bouffée d’air frais d’écrire avec de nouvelles personnes, d’avoir de nouvelles oreilles. Il y a quand même des chansons que j’avais commencé à écrire, qui n’avait pas de refrain, et que Dan m’a aidé à terminer, par exemple Can I sleep in your backyard ou Satisfy the way you do. Ces deux chansons-là, il est intervenu avec sa connaissance de l’écriture et c’était fascinant à observer.

La musique maintenant, les différents styles musicaux que vous couvrez dans l’album. Ça démarre très fort avec Whole lot coming for you et ce solo de guitare d’entrée, et puis sur Blowin’ up il y a trois guitares, vous, Marcus King et Dusty McCook.
C’est ça, il y a aux guitares Marcus King, moi et mon ancien guitariste, Dusty McCook, avec qui j’ai eu un groupe il y a longtemps qui n’a pas fonctionné. Marcus King et Dan m’ont fait m’asseoir pour me parler, je suis habituellement le leader de mon groupe, mais je sais aussi laisser la place au meilleur musicien et je voulais que Marcus prenne les solos. Dan et Marcus m’ont dit, « écoute, c’est ton disque, il va falloir que tu prennes les solos à un moment ou un autre ». J’avais un peu peur, j’adore le jeu de Marcus, et du coup Blowin’ up a été un moment sympa, je prends le premier solo, puis Dusty et ensuite Marcus. Marcus jouait sur sa Les Paul ’59 et moi je jouais sur la Gold Top ‘53 de Sean Costello, c’est d’ailleurs très important pour le disque.
Comment cela a été possible ? Vous êtes de toute façon un fan de Sean Costello, qui était d’Atlanta, comme vous.
Oui, je suis maintenant avec Gibson, même s’il m’arrive de jouer encore sur Fender. Il y a donc un gars, Matt Koehler, qui travaille chez eux et qui a acheté la Gold Top de Sean Costello il y a quelques années, je l’ai contacté parce que Sean était mon idole, j’ai étudié tous ces morceaux, son jeu et tout ça, j’étais obsédé ! J’ai donc rencontré Matt chez Gibson à Nashville et il m’a tout de suite apporté la Gold Top pour que je puisse l’utiliser. C’était magique de pouvoir la jouer, cette guitare est probablement sur 90% du nouvel album.
Qu’est-ce qui vous a marqué à ce point chez Sean Costello ?
Je suis moi aussi d’Atlanta, j’ai grandi là-bas et Atlanta a vraiment une bonne scène blues, peut-être un peu moins dynamique aujourd’hui. Quand j’avais une quinzaine d’année, à Chicago, il y avait ces clubs comme Rosa’s ou Blues On Halsted, et à Atlanta nous avions la Northside Tavern, le Blind Willie’s, nos clubs de blues locaux, et je voyais sur YouTube des vidéos filmées dans ces endroits. C’est comme ça que j’ai découvert Sean et j’ai dit à mon père « je veux aller voir ce gars-là ». Puis j’ai réalisé qu’il était décédé, ça m’a fendu le cœur, je n’ai donc jamais eu l’occasion de le rencontrer. J’ai ensuite échangé avec pas mal de gens qui le connaissaient ou avait joué avec lui, notre clavier par exemple le connaissait bien. Voilà pourquoi c’était si important d’utiliser sa guitare, d’en jouer, c’était absolument magique, d’autant plus qu’un autre ami m’a apporté sa Stratocaster, que j’avais donc aussi en studio.
Je suis habitué à positionner les micros moi-même, mais ça a été vraiment sympa d’avoir juste à regarder cette préparation avant enregistrement, de pouvoir demander un petit verre de whisky et puis de rentrer direct dans l’interprétation des chansons.
Eddie 9V
Il y a une autre guitariste d’Atlanta qui a été important pour vous, qui vous a aidé au début de votre carrière.
Oui, Tinsley Ellis, que je vois encore souvent. J’ai encore joué avec lui récemment, il est dans un trip acoustique avec son dernier album et il me dit qu’il aime maintenant jouer le répertoire des vieux bluesmen. Tinsley a été la personne, quand j’étais plus jeune, qui m’a dit qu’il ne fallait pas hésiter à contacter des musiciens plus expérimentés pour avoir leurs conseils, ils sont souvent prêts à aider les jeunes générations, la relève. Je lui ai envoyé à l’époque mon tout premier disque, ʺLeft My Soul In Memphisʺ, et il a adoré. Il m’a alors aidé à trouver mon premier tourneur, il a parlé de moi dans la presse à Atlanta et donc à chaque interview, je mentionne son nom parce que je lui doit vraiment beaucoup.
Revenons à l’album, on y trouve aussi quelques chansons sous influence country, est-ce l’influence de Nashville ? D’y enregistrer ?
Je savais en tout cas que je ne voulais pas faire un nouveau disque juste comme le précédent, je dois dire que je me suis un peu laissé guider, pour trouver d’autres inspirations. Étant de Géorgie, j’ai de toute façon dans la tête cette culture ʺOutlaw Countryʺ de Waylon Jennings, Billy Joe Shaver et d’autres, j’ai toujours aimé ça et d’ailleurs je me replonge effectivement ces derniers temps dans cette musique Country si riche et si diverse. Être à Nashville pour l’enregistrement a peut-être quelque chose à voir avec ça.
Il y a aussi dans le disque des titres clairement à consonance soul du milieu des années 70, avec en particulier cette reprise surprenante du Rock your baby de George McCrae. Et pourquoi cette chanson, d’ailleurs ?
Dan et moi n’avions pas prévu de l’enregistrer, je connaissais cette chanson depuis longtemps, je n’étais pas à l’époque dans ce genre de truc, et je l’ai entendue un jour en arrivant au studio, dans le hall où Dan expose aussi ses souvenirs, ses disques, ses Grammys. Il y a dans ce hall deux grosses enceintes Altec-Lansing et Dan a passé le 45t de Rock your baby, bien fort, j’avais les cheveux soufflés en arrière. On écoute un peu et il nous dit « allons-y, on va enregistrer ça là maintenant ! » Je lui dis, « comment ça, je ne connais pas les paroles », j’étais cette fois-là avec mon groupe, ils ne connaissaient pas la chanson, mais Dan travaille comme ça, c’est pour ça que je l’adore, il est génial, hyper spontané et se fiant à son inspiration. Alors on est effectivement allé l’enregistrer, j’étais à la guitare acoustique, il a démarré une vieille boite à rythme, mon batteur a enchaîné et Dan était derrière la console en train de chanter ! Puis j’ai enregistré la voix séparément, qu’on a rajoutée ensuite, il me chantait une ou deux phrases, je chantais en répétant pendant qu’on enregistrait, on s’arrêtait et ainsi de suite, toute la chanson comme ça. Ça m’a fait penser à Jimmy Reed à qui sa femme chuchotait les paroles pendant l’enregistrement !

Pour conclure, retournons en arrière de 10 ans. Vous vous êtes fait connaître en postant des vidéos pédagogiques sur YouTube, expliquant comment sonner comme Peter Green, Paul Kossof, Freddie King ou Mike Bloomfield. Quel était votre état d’esprit à l’époque ?
J’habitais à l’époque chez mes grands-parents et je n’avais aucune idée de ce que je ferais dans la vie. Bloomfield a été une de mes premières influences majeures, et il y avait en ville ces jam sessions blues, j’avais 15/16 ans et mon père m’emmenait, je jouais un peu avec ces gars sur scène, ils m’ont guidé dans mon approche du blues, joue ci, joue ça, écoute untel. Cela dit, j’ai quand même touché à tout, j’ai joué dans des groupes de rock indé, du métal aussi, ce n’était pas terrible. Par contre j’ai été assez vite convaincu que je pouvais réussir dans un contexte blues, au sens large.
Du coup aujourd’hui, comment vous vous sentez, avec ce nouvel album promis à un beau succès ?
Pour l’instant je suis surtout très fatigué ! Mais c’est vrai, je me sens bien, j’ai trouvé les bons collaborateurs, c’est indispensable d’avancer avec une équipe aujourd’hui. Après, voilà, je veux que mes fans soient contents, je veux pouvoir faire de la bonne musique et par les temps qui courent, je veux apporter du bonheur aux auditeurs, aux spectateurs !
Le conseil final d’Eddie 9V : « ne soyez pas juste ʺnormauxʺ, fuyez le courant dominant, soyez ʺvintageʺ ! »
Propos recueillis par Eric Heintz le 28 octobre 2026
Photos : © Jean-Michel Rock’n’Blues
Photo d’ouverture : © Eddie 9V DR
A écouter :
ʺDown Hereʺ ★★★★★ Le Pied ! (Easy Eye Sound, 2026) (lire la chronique)
ʺSaratogaʺ ★★★★★ Le Pied ! (Ruf, 2025)
ʺLittle Black Fliesʺ ★★★★ (Ruf, 2021)