Matthew Stubbs (GA-20) and Charlie Musselwhite, Blues is alive and kicking
13.10.2026
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Après seize années passées avec Dirty Deep, Victor Sbrovazzo ouvre un nouveau chapitre de son parcours musical. Désormais DD Rey, il revient à une formule solo guitare-harmonica-voix, retrouvant une certaine liberté artistique. Un changement lié aux réalités économiques de l’après-Covid, devenu rapidement un choix assumé.
Revenir tout seul devait d’abord lui permettre de retrouver des concerts et de compléter son activité, dans un contexte compliqué pour les formations. Raréfaction des lieux de diffusion, baisse des subventions et contraintes de l’intermittence rendent plus difficile la circulation des groupes. Mais seul sur scène, il redécouvre le plaisir de ne plus avoir à faire de compromis. Dans Dirty Deep, il constituait la colonne vertébrale blues aux côtés de musiciens aux influences plus larges. Son projet solo lui permet désormais de s’immerger pleinement dans la musique américaine, tout en s’autorisant des incursions.
« C’est vrai que je fais beaucoup de blues – parce que je suis harmoniciste de blues avant tout, en étant devenu songwriter avec le temps – mais je me suis un peu intéressé au côté country, folk, americana, bluegrass, tous ces penchants-là de la musique américaine. »
Ce nouveau départ est aussi un retour aux sources. Avec la maturité, DD Rey s’autorise des choix plus proches de sa personnalité. Son nom conserve le « DD » de Dirty Deep, devenu sa marque de fabrique, tandis que « Rey » est le nom de jeune fille de sa mère. Le pseudonyme renvoie aussi à son imaginaire rural : son grand-père agriculteur lui a transmis son amour de la terre, des paysages et d’un vocabulaire qu’il retrouvera dans la musique du Delta et des États du Sud des USA. « DD Rey » peut également évoquer un clin d’œil à B.B. King…
Seul avec sa guitare, son harmonica et sa voix, il a découvert qu’en retirant arrangements, batteries et couches successives, l’émotion gagnait en intensité.
« Moins j’arrangeais, plus c’était fort en émotions. » Il s’agit de retrouver l’émotion première des morceaux et de revenir à l’essence du songwriting. Sa réflexion concerne aussi le Delta Blues, qu’il considère comme une tradition vivante, jamais figée. Il établit une filiation entre le Delta acoustique des pionniers, le Hill Country Blues de R.L. Burnside ou Junior Kimbrough et des approches contemporaines, notamment celle des Black Keys. Le Delta sait, selon lui, évoluer avec son époque, contrairement au Chicago Blues, qui semble davantage attaché à ses formes traditionnelles depuis les années 1970.
Le grunge et les musiques des années 1990, qui l’ont nourri, restent davantage associés à Dirty Deep. Pour DD Rey, Appalachian music, country, bluegrass et Delta Blues constituent désormais son terrain privilégié. Deux projets, deux facettes d’un même musicien, avec le blues comme racine commune. En reprenant Willie Dixon, il rappelle que « the blues is the roots and the rest are the fruits ».
« Le blues restera toujours racine ; dès qu’on gratte un petit peu, il est derrière, donc on ne lui tourne jamais vraiment le dos. »
Ses héros sont Sonny Boy Williamson, Little Walter, Muddy Waters, Lightnin’ Hopkins et R.L. Burnside. S’il pouvait réunir ces cinq figures autour d’une table, il imagine une soirée chez Red, à Clarksdale, avec une bouteille de whisky. Une image qui résume son rapport au blues : une histoire vivante de transmission, de rencontres et de filiations.
« Moins j’arrangeais, plus c’était fort en émotions. »
DD Rey
Le solo transforme aussi son rapport à la scène. La liberté est totale, mais la moindre erreur lui appartient : il ne peut compter sur un autre musicien pour prendre le relais si besoin. En contrepartie, il peut s’adapter à l’audience, tenter une idée nouvelle en plein morceau et apprendre de chaque expérience.
« C’est moins rigide au niveau de la set list, tu peux peut-être aussi davantage t’adapter à la réaction du public et effectivement changer au dernier moment ; ça ne dérangera personne. »
Cette liberté traverse Ashes of My Forgotten Letters, son nouvel album. Le disque est né dans une période d’apaisement, alors que Dirty Deep était temporairement en suspens. Premier morceau écrit, Puppas Lullaby est né un soir d’hiver, devant un feu de cheminée, au milieu de la pluie et du vent, après une période de questionnements. Les dix chansons ont été composées avec une étonnante spontanéité :
« Il faut savoir que pour écrire cet album, je n’ai pas mis plus d’une demi-heure par morceau, musique et texte compris. Ca s’est fait sur plusieurs semaines bien évidemment, mais il y avait un moment où je me disais, « ah, tiens, j’ai une idée de quelque chose… », alors je prenais ma guitare et un calepin, et une demi-heure après c’était fait. »
Pour Me Help occupe une place particulière, entre blues, country et bluegrass. DD Rey apprécie autant son écriture que ses accords, sa mélodie, ses arrangements et son texte. Avec Raspberry Kisses, il réalise une autre envie ancienne : composer un véritable morceau soul, avec cuivres et piano. Il avait écrit cinq titres pour un groupe funk du sud de l’Alsace qu’il envisageait de rejoindre, mais celui-ci avait finalement choisi une autre voie. Il a ressorti l’un de ces morceaux pour lui offrir les arrangements souhaités.
L’album se termine avec The Last Buffalo, titre sombre et presque apocalyptique sur l’état du monde et la menace qui pèse sur nos sociétés. DD Rey préfère toutefois parler de résilience plutôt que de résignation : regarder la réalité en face sans renoncer à l’espoir.
« C’est comme si ma résiliation était une graine que je plantais dans un nouveau terreau bien chargé d’espoir. Il y a un côté d’attente de renouveau, en constatant quelque chose d’un peu exaspérant tout de même… »

Parmi ses influences figure Thomas Schoeffler, musicien alsacien rencontré à Strasbourg au début de son parcours. Leurs échanges ont notamment nourri son approche de la country et du bluegrass.
« Bien évidemment, on sympathisé. On a tourné beaucoup dans plusieurs pays différents ensemble, vers 2011-2012. Il y a eu un échange artistique mutuel, car on a passé des heures et des heures à discuter, à s’échanger des CD. On voyageait tous les deux dans le même van. L’un ouvrait pour l’autre, ou le contraire… »
Autre souvenir marquant : sa rencontre avec Carlos Santana. Après les balances, les deux musiciens se retrouvent seuls à une table du catering. Santana lui demande qui il est, promet d’assister à son concert et tient parole. Dès le premier morceau, D.D. Rey le découvre derrière lui, en train de danser.
« Quand on a fini le concert, il m’a envoyé son garde du corps qui m’a dit, « il y a Carlos qui veut un CD, je le récupère dans 10 minutes. Et si tu peux lui signer, c’est cool ! » »
L’année 2027 s’annonce importante. Lauréat du Challenge France Blues 2026, D.D. Rey représentera la France à l’International Blues Challenge de Memphis en janvier. Il connaît déjà la ville, visitée à deux reprises avec Dirty Deep. Cette nouvelle venue aura une portée particulière : défendre sur sa terre d’origine sa propre vision du blues français.
« Je suis très honoré d’aller défendre le blues français, en tout cas, une humble vision du blues français sur le territoire d’où vient cette musique. »
Il ne considère cependant pas l’International Blues Challenge comme une compétition au sens strict.
« Je dois l’avouer, je n’ai jamais été très partisan des challenges, des concours ou autres mises en compétition de la musique. Je le vois donc plus comme une démonstration qu’autre chose, et une mise en lumière… »
Sa signature avec On The Road Again répond à la même logique. Dirty Deep évoluait surtout dans les réseaux des « musiques actuelles ». Avec D.D. Rey, l’objectif est de rejoindre davantage les festivals, clubs, salles et bars du circuit blues français.
« Mine de rien, avec Dirty Deep, on n’a jamais trop évolué dans le circuit blues en France. On a toujours évolué de manière très bâtarde dans le circuit plutôt « musiques actuelles ». Donc, il y a tout un tas de festivals, de salles, de clubs, de bars qu’on n’a pas faits en groupe, et que je pourrai faire avec D.D. Rey dans le circuit blues … »
La première partie de D.K. Harrell, le 5 octobre dernier au Café de la Danse, à Paris, a constitué un premier test intéressant. Face à un public venu avant tout pour l’artiste américain, DD Rey a choisi de rester fidèle à lui-même.
« J’ai été agréablement surpris de la fréquentation, quasi complet pour un lundi soir. Je voulais justement m’essayer, je n’ai fait aucune concession dans ma track-list, j’y suis allé au plus naturel et à ce qui me correspond le mieux. Au final, j’ai l’impression que les gens ont apprécié ma prestation. J’ai passé un agréable moment avec D.K. et son équipe, qui sont au passage tous très gentils. J’espère que ça se refera, et que je les recroiserai sur la route. »
DD Rey affirme se souvenir de chacun de ses concerts depuis le tout premier. Au-delà des rencontres, des albums et des projets, son souhait pour 2027 tient en quelques mots : continuer à trouver du bonheur et du plaisir dans ce qu’il entreprend. Une définition de ce nouveau chapitre : revenir à l’essentiel, accepter la fragilité du solo et laisser parler le blues sans masquer son émotion.
Propos recueillis par Marc Loison le 1er octobre 2026
Photo d’ouverture : © Celim Hassani
A écouter : ʺAshes Of My Forgotten Lettersʺ ★★★★ (lire la chronique)
