;
Interviews / 09.10.2026

Calibro 35, Dans le noir d’Ellroy, la lumière du groove

À l’occasion de la sortie de ″Ellroy vs L.A.″, bande originale du documentaire de Francesco Zippel consacré à l’écrivain américain James Ellroy, Massimo Martellotta déchiffre pour Soul Bag l’ADN de Calibro 35 : un mélange très personnel de funk cinématique, de jazz, de psychédélisme, mais aussi de pulsation noire et de passion pour les grandes musiques de film italiennes.

Formé à Milan à l’occasion d’une session studio fortuite – mais ô combien fertile ! -, le quintette s’est donné pour mission de remettre en lumière les musiques de films italiennes des années 1960 et 1970 et d’y ajouter ses propres influences afro-américaines, élaborant ainsi une identité propre, immédiatement reconnaissable et diablement addictive.

Avec ″Ellroy vs L.A.″, tiré du documentaire de Francesco Zippel consacré à l’auteur de polars James Ellroy (″The Black Dahlia″, ″L.A. Confidential″, ″American Tabloid″…), Calibro 35 a trouvé un terrain de jeu idéal : Los Angeles, son aura de mystère, ses crimes, ses obsessions et cette cartographie infinie des déviances humaines qui traverse l’œuvre de l’écrivain.

Cofondateur, guitariste et co-compositeur du groupe, Massimo Martellotta revient en détail sur la naissance d’un groupe devenu au fil des ans son activité principale, l’art de raconter une histoire tout en composant sans paroles, le recours cadré à l’improvisation et cette manière très italienne de mélanger les saveurs sans perdre le sens du (bon) goût.

Soul Bag : Pour les lecteurs qui découvriraient Calibro 35 avec ″Ellroy vs L.A.″, pouvez-vous nous expliquer comment le groupe est né ?

Massimo Martellotta : Calibro 35 a démarré en 2007 comme un simple projet de studio. Nous ne devions enregistrer qu’un seul morceau mais nous avons compris très vite que quelque chose de spécial nous unissait. Une alchimie, une connivence naturelle, innée. Nous communiquions mieux avec nos instruments qu’avec nos mots, ce qui est toujours bon signe pour un groupe instrumental !

Notre objectif initial était de travailler autour de l’immense histoire des bandes originales du cinéma italien, surtout celles des années 1960 et 1970. Cette musique restait appréciée mais personne ne la jouait vraiment sur scène dans cet esprit-là. L’aventure a donc débuté comme un projet ponctuel, puis les concerts sont arrivés, d’abord au Luxembourg, puis un peu partout en Europe. Depuis, nous n’avons jamais vraiment arrêté ! [Rires]

Vingt ans plus tard, j’avoue que nous avons constitué un catalogue assez conséquent : après avoir revisité des thèmes de l’âge d’or de la musique de film italienne, nous avons commencé à écrire notre propre musique, des albums, des bandes originales, des musiques pour la radio, des séries, des documentaires. Calibro 35 est devenu cette sorte d’animal étrange, capable de passer du concert au cinéma, de la radio à la fiction télévisée.

Vous vous connaissiez déjà avant cette première séance ?

Pas vraiment, non. J’avais rencontré Tommaso Colliva, notre producteur, à Milan, au studio Officine Meccaniche, où je travaillais comme musicien et lui comme ingénieur du son. Tommaso connaissait déjà Enrico Gabrielli, le flûtiste, notamment à travers Afterhours [groupe italien de rock alternatif, ndlr]. Fabio Rondanini, le batteur, je l’avais croisé dans des contextes de sessions entre musiciens ; il est depuis devenu l’un des batteurs les plus demandés en Italie. Le groupe a aussi évolué côté basse : Luca Cavina a joué avec nous jusqu’en 2023, avant l’arrivée de Roberto Dragonetti.

D’où vient le nom Calibro 35 ?

Nous avons beaucoup débattu à ce sujet. Notre projet était lié aux poliziotteschi, ces films policiers italiens urbains, violents, excessifs. “Calibro” renvoie à l’arme, au polar ; “35” au cinéma, à la pellicule 35 mm. Nous n’avions pas prévu d’aller aussi loin avec ce nom, mais il fonctionne très bien, en Italie comme à l’international. Il exprime à la fois la dimension thriller et suspense, le côté image et le rapport au cinéma.

Vos disques sonnent souvent comme la bande originale d’un film qui existe… ou qui pourrait exister. Quand vous composez, imaginez-vous des scènes, des personnages, un récit ?

L’enjeu, pour nous, c’est que la musique parle d’elle-même. Nous n’avons presque jamais de paroles, donc nous devons trouver des thèmes, des accroches, des motifs faciles à retenir. Même dans notre genre, qui n’est pas celui du tube mainstream, nous essayons de garder quelque chose de mémorisable. Les titres des morceaux jouent aussi ce rôle : ils donnent une couleur, une direction, un imaginaire. Quand nous travaillons pour un film, c’est différent : il y a des scènes, parfois un scénario, une fonction précise à remplir. Mais pour nos albums, nous cherchons surtout à concevoir une musique autonome. Nous sommes d’ailleurs heureux de constater à chaque concert que notre public est si varié ; on y trouve des connaisseurs de bandes originales italiennes comme des gens qui ne connaissent rien à cette histoire et réagissent simplement, intuitivement, à l’énergie de la musique.

Certains projets ont un imaginaire plus concentré. ″Traditori Di Tutti″, par exemple, était inspiré par Giorgio Scerbanenco (1) : là, nous pouvions travailler à partir de personnages, de situations, d’un univers littéraire. Mais, au fond, l’objectif reste le même : composer une musique suffisamment claire pour raconter quelque chose sans avoir besoin de l’expliquer.

La musique de Calibro 35 est très écrite, très précise. Pourtant, sur Ellroy vs L.A., on a parfois l’impression d’entendre des moments improvisés. C’est le cas ?

Oui, mais pas au sens où l’on dirait : « Allez, on joue tous ensemble et on voit ce qui arrive. » Pour ce documentaire, nous avions besoin de quelques petits thèmes, de cellules mélodiques qui reviennent, comme une signature discrète. Mais Francesco Zippel nous a aussi demandé d’improviser à l’image, car il tenait à nous filmer en train de jouer. Nous avons donc beaucoup improvisé, mais à l’intérieur d’une palette bien définie, nourrie par Los Angeles, Ellroy, une idée de noirceur et quelque chose de plus étrange, de freak, presque hippie ou psychédélique. On définit les couleurs avant de jouer : une guitare-sitar, des synthés, une flûte, une batterie très frontale. Une fois les limites posées, l’improvisation peut prendre place.

Calibro 35 © Quoiat Films

Quand Francesco Zippel vous a proposé de composer la musique originale du documentaire, quelle a été votre première réaction ? Étiez-vous déjà lecteurs de James Ellroy ?

Ellroy est une icône en Italie. Je ne sais pas exactement comment il est perçu en France, mais chez nous, son nom a une force immédiate. Quand Francesco nous a parlé du projet, nous étions très enthousiastes. Et quand nous avons vu les premières images, nous avons compris que la voix d’Ellroy allait être centrale : sa présence, sa manière de parler, son timbre très grave. Il y a chez lui quelque chose de poétique, presque du spoken word, avec une scansion proche du rap.

Nous avons donc conçu la musique comme une « sonorisation de sa parole ». Le documentaire contient beaucoup de musique, mais elle fonctionne comme un tapis, une matière qui sous-tend la voix du sujet principal. C’était très inspirant, parce que la parole d’Ellroy est à la fois punk, profonde, drôle, unique. Pour nous, elle était déjà musicale. Francesco a beaucoup aimé cette orientation. Puis il nous a proposé autre chose : apparaître dans le film, en train de jouer la musique. C’était une expérience formidable ! Depuis, nous avons retravaillé avec lui, notamment sur un documentaire consacré à Vittorio De Sica (2). Francesco est quelqu’un de très ouvert, de très stimulant ; il a sa propre vision, sa manière bien à lui d’éclairer les choses.

Savez-vous quand le documentaire sortira officiellement ?

Je ne sais pas encore. Il a déjà été projeté dans quelques événements spéciaux, en Italie et ailleurs, mais je n’ai pas à date d’information claire sur une sortie plus large. J’espère surtout que, lorsque nous jouerons ce projet sur scène, nous pourrons diffuser quelques images, afin de donner au concert une part de son parfum, de sa texture.

James Ellroy a-t-il vu le documentaire ?

Je pense que oui, mais je n’ai pas eu son retour sur le résultat final. Peut-être qu’il a détesté, et ce serait presque la meilleure appréciation possible ! [Rires] Plus sérieusement, je ne sais pas ce qu’il en pense.

L’avez-vous déjà rencontré ?

Non, pas encore. Nous avons travaillé en Italie, tandis que Francesco tournait à Los Angeles. Mais, par un heureux hasard, nous étions justement à Los Angeles pour un concert au moment où nous terminions les sessions de la musique du documentaire. Nous avons joué dans des quartiers proches de ceux dont Ellroy parle dans ses bouquins. C’était comme un signe, un bon présage.

Nous avons compris que la voix d’Ellroy allait être centrale : sa présence, sa manière de parler, son timbre très grave. Il y a chez lui quelque chose de poétique, presque du spoken word, avec une scansion proche du rap. Nous avons donc conçu la musique comme une « sonorisation de sa parole ».

Massimo Martellotta

L’album se referme sur la Sonate au clair de lune de Beethoven, ce qui est assez inattendu de la part d’un groupe que l’on associe au funk et au jazz. Que représente cette pièce dans l’arc émotionnel du disque ?

Quand on compose pour l’image, il arrive que l’on vous demande de reprendre une musique existante, ou de composer quelque chose qui s’en rapproche. Nous étions parfaitement d’accord de jouer ce thème, mais nous avons tenu à proposer notre propre version. C’est typiquement le genre de challenges auxquels on est parfois confrontés dans les bandes originales.

Nous avons déjà vécu ce type de situations, par exemple pour une série italienne récente où il fallait réinventer des sonates anciennes. Ici, le thème de Beethoven est évidemment iconique, magnifique. Nous aurions pu le laisser tel quel, mais nous avons préféré le traiter à notre manière. Ce genre de contraintes nous excite beaucoup. La musique de film, c’est aussi cela : relever des défis.

A ce propos, vous tirez votre singularité de ce mélange de musique de film italienne, de funk afro-américain, de jazz et de vos personnalités propres. Ce dialogue entre les cultures faisait-il partie de la mission initiale de Calibro 35 ?

Je crois que c’était là dès le début, dans les morceaux que nous reprenions sur le premier album (3). Cette idée de mélange faisait partie intégrante des bandes originales italiennes. À l’époque, un réalisateur pouvait entendre Quincy Jones ou Lalo Schifrin, puis demander à un compositeur italien, français ou espagnol : “Pouvez-vous faire quelque chose dans cet esprit ?” Et le résultat devenait autre chose, parce que les musiciens apportaient leur propre culture, leurs propres réflexes.

Ce qui nous intéresse, c’est précisément ce décalage. Les musiciens qui enregistraient ces bandes originales pouvaient jouer en grand-orchestre le matin, puis tenter quelque chose de jazz, de funky ou de plus urbain l’après-midi, avec une guitare classique, une flûte, une rythmique étrange. Ce n’était pas toujours “pur”, mais c’est justement là que naissait la saveur, l’originalité.

Chez Calibro 35, c’est pareil. Nous venons de mondes différents : Enrico a une formation classique, moi j’ai un parcours plus jazz et musiques noires, Fabio est fan d’afrobeat, Tommaso vient du hip-hop. Mélanger tout ça constitue notre manière naturelle de fonctionner.

Comme une bonne recette italienne, avec beaucoup d’ingrédients différents ?

Peut-être, oui. J’aime ce parallèle entre la cuisine et la musique, deux activités qui entretiennent de nombreux points communs. Et puis j’aime cuisiner aussi !

Dernière question : comment conseilleriez-vous aux auditeurs d’aborder l’album ? En se laissant porter par la musique, en dansant, en visionnant le documentaire, ou en relisant Ellroy ?

Pour moi, toutes les portes d’entrée sont bonnes. On peut écouter le disque après avoir lu Ellroy, évidemment, ce serait formidable. Mais on peut aussi faire l’inverse : lancer la musique, fermer les yeux, et voir où elle vous emmène.

Propos recueillis par Ulrick Parfum le 8 août 2026

Photo d’ouverture : Calibro 35 © Quoiat Films

Lire la chronique de l’album Calibro 35, Ellroy vs L.A.

(1) Leur 1er publié en 2013 chez les Milanais de Record Kicks inspiré du livre du même nom publié en 1966 par l’auteur italien Giorgio Scerbanenco (1911-1969), célèbre entre autres pour la qualité de ses romans policiers. Très prolifique, il se distingua aussi dans les westerns, la science-fiction ou la romance ! Les titres qui constituent cette remarquable B.O. imaginaire reprennent les titres, les personnages, les décors et la trame narrative du roman.

(2) L’un des plus grands réalisateurs italiens (1901-1974). Il fut également metteur en scène et acteur. Un peu oublié en France, il jouit encore d’une grande renommée en Italie.

(3) ″Calibro 35″, sorti en 2008 chez Cinedelic Records.