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Hommages / 07.10.2020

Reverend John Wilkins (1943-2020)

S’il a fallu attendre les années 2010 pour que la musique du révérend John Wilkins parvienne jusqu’à nos oreilles, par la grâce d’un merveilleux album, “You Can’t Hurry God”, paru sur Big Legal Mess, c’est toute sa vie que Wilkins aura vécu au service du blues puis du gospel.

Né à Memphis, il baigne dans la musique dès son enfance. Son père, le révérend Robert Wilkins, était une figure majeure de la scène blues de Memphis dans les années 1920 et 1930, qui avait enregistré pour Victor, Brunswick et Vocalion avant de renoncer à la musique séculière à la fin des années 1930 et de devenir pasteur dans les années 1950, tout en continuant à jouer dans un registre gospel. Publiée initialement en 1929 sous le titre That’s no way to get along, réinventée en 1964 sous celui de The prodigal son, une de ses chansons est même reprise en 1968 par les Rolling Stones.

À peine âgé de cinq ans, John Wilkins joue déjà de la guitare aux côtés de son père à l’église – il considère que ses capacités instrumentales, renforcées par l’enseignement paternel, sont « un don de Dieu » – et se fait rapidement une réputation sur la scène gospel de Memphis mais aussi au-delà, au point que sa mère est obligée de refuser une proposition d’embauche d’un groupe séculier de passage alors qu’il n’a que 14 ans !  

La tentation est cependant forte, et, malgré les préventions maternelle, Wilkins commence à se produire dans les clubs locaux – Dinos, le Flamingo Lounge, le Club Handy… – les vendredis et samedis soir, tout en accompagnant la cérémonie du dimanche matin. Il joue occasionnellement derrière des chanteurs comme James Carr, Ma Rainey II ou O.V. Wright, avec qui il sympathise et qui l’emmène en studio pour jouer de la guitare sur le futur classique You’re gonna make me cry, ainsi qu’avec son père, par exemple à l’occasion du Country Blues Festival de Memphis de 1968, immortalisé en album par Blue Horizon (“The 1968 Memphis Country Blues Festival”) et même avec Memphis Minnie. Un incident de santé survenu suite à une prestation en club le convainc de renoncer à sa carrière séculière et il rejoint un ensemble gospel bien connu de la région de Memphis, les M&N Gospel Singers, avec lesquels il grave plusieurs disques pour des labels locaux, dont l’album “I’ll Make it Somehow” sur Delmy. 

En 1985, il devient pasteur et prend la responsabilité de la Hunter’s Chapel de Como, dans le Mississippi, l’ancienne paroisse de Fred McDowell, fréquentée par de nombreux musiciens comme Othar Turner et Napolian Strickland. Passionné de moto, il est également le pasteur d’un club local, le King Riders Motorcycle Club. C’est en 2003, à l’occasion des funérailles de Turner, au cours desquelles il officie, que son nom et sa filiation sont remarqués par le monde du blues, aboutissant à une première tournée internationale à la fin de la décennie et à son premier album, “You Can’t Hurry God”, en 2010.

La reconnaissance est immédiate, et Wilkins a plusieurs occasions de se produire en Europe (notamment au Blues Rules de Crissier en 2012). Il doit cependant attendre presque dix ans pour publier son second album, “Trouble”, paru il y a quelques mois seulement en autoproduction et récemment repris par le label Goner (chronique à lire ici). Une nouvelle tournée fin 2019 lui avait d’ailleurs permis d’en présenter le répertoire sur quelques trop rares scènes françaises, ainsi qu’au festival blues de Lucerne (live report). Atteint par le Covid il y a quelques mois, il avait passé de longues semaines à l’hôpital et se pensait sorti d’affaire, promettant même de retrouver rapidement la scène… 

Texte : Frédéric Adrian
Photos © Brigitte Charvolin

Frédéric AdrianRev John Wilkins