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Chroniques / 09.09.2026

Gospel Friend, Preserving the Golden Age of Black Gospel Music

Par Per Notini

258 pages, ISBN 9798255334681

Mes propres convictions philosophiques ne constituent pas un atout pour chroniquer un ouvrage traitant de gospel. Inversement, elles me permettent, par ma distanciation au fait religieux, d’analyser en toute sérénité une pulsion humaine que je cherche encore à comprendre, non à rejeter : quelle profonde conviction transcendantale pasteur-croyant anime-t-elle deux êtres humains unis par des textes sacrés et ce au-delà de leurs interprétations, progressistes ou rétrogrades ?

Cette interrogation, je l’ai partagée, notamment à Chicago, avec feu le spécialiste Robert Sacré qui unissait ses satisfactions blues avec des interviews inédites de pasteurs honorés par leur communauté, voire sur le plan international. Voilà pourquoi son nom est associé aux détenteurs du copyright. Je le reconnais bien là.

Le parcours de l’auteur est encore plus troublant. En 1967, ma génération découvrait un certain Stockholm Slim (Per Notini), pianiste suédois de blues (1946) participant à l’album de Magic Sam « Westside Soul » (Delmark) et collaborait, toujours à Chicago, aux enregistrements de son compatriote Peps Persson, ce qui avait ouvert la voie à une sorte de pèlerinage culturel « ouvert » ne relevant plus de l’exclusivité des Blancs américains historiques, les Butterfield, Siegel-Schwall et autres Musselwhite. Ensuite il réapparait en 1976 comme co-fondateur du label de rééditions rhythm & blues traditionnel ʺRoute 66ʺ consacré à des artistes tombés dans l’oubli (Charles Brown, Ruth Brown, Jimmy Mc Cracklin, et d’autres) dont certains connurent alors une résurrection inattendue, comme Roy Brown, d’autant plus que la marque payait des royalties pour ces albums. Enfin en 1971, il rencontra sa future épouse dans un bar à jazz alors qu’elle était elle-même fille de pasteur et ordonnée au sein de l’église luthérienne suédoise. Il devint alors un fervent croyant, ce qui l’amena à poursuivre l’équivalent religieux de son œuvre « profane » en créant en 2002, toujours avec son complice du r&b Jonas Bertholm, le label ʺGospel Friendʺ chargé de la même mission : faire redécouvrir des figures afro-américaines marquantes, pas nécessairement des gloires internationales, mais dont les disques, compositions, émissions de radio, avaient façonné un style aujourd’hui largement reconnu comme précurseur ou intégré à d’autres mais pas nécessairement compris comme tel.

Rappelons-nous qu’Elvis Presley, au sein du « Million $ Quartet », enregistré à la va-vite par Sam Phillips (Sun), ne chantait pratiquement que des hymnes fédérateurs. Chez RCA, il fut entouré vocalement par The Jordanaires (que l’on pourrait traduire par « les gars du fleuve Jourdain ») et plus tard par The Sweet Inspirations.

Concernant ce livre, deux lectures sont possibles. Soit vous le considérez  comme un catalogue enrichi de la marque, rôle qu’il joue- pourquoi pas : je lis bien les suppléments littéraires dans les journaux sans pour cela acheter ou télécharger des ouvrages- soit empruntez le parcours spirituel de l’auteur qui vous suggère qu’une autre interprétation de ces morceaux est possible, lesquels, grâce à leurs paroles symboliques et à leurs métaphores imagées, ont participé à la libération intérieure des esclaves en leur procurant de l’espoir , puis en façonnant les luttes pour les Droits Civiques (p 125-130). Regardez la plupart des photos de Martin Luther King Jr : il fait front et marche entouré de pasteurs. Sans eux et le soutien de leurs congrégations, pourrions-nous les évoquer ?

Découvrez alors les Clara Ward Singers, The Dixie Hummingbirds, Marie Knight (par trop dans l’ombre de Sister Rosetta Tharpe), Wings Over Jordan, The Pilgrim Travelers (1) Prof.Alex Bradford (id) et quelques autres figures historiques dont aujourd’hui encore nous ne mesurons absolument pas la popularité, donc l’influence de leurs messages dans les années 1930-1960 et parfois même au-delà, ne serait-ce que pendant la Seconde Guerre Mondiale, notamment grâce à la large diffusion des V-Discs en soutien au moral des troupes.

Si le rocker que j’étais et à quelques égards suis encore, a mal vécu la « trahison » de Little Richard se reniant au profit de son retour au gospel (1957), j’ai applaudi à sa rédemption et ai seulement commencé alors à appréhender les tensions qui le traversaient et dont il tentait de se délivrer.

C’est une chose que d’apprécier la beauté du chant de Mahalia Jackson, les adaptations de Ray Charles ou de Willie Dixon- My Babe pour Little Walter, par ex.- c’en est une autre de se demander : « pourquoi moi, Blanc et Bruxellois ou, pour Robert Sacré, Liégeois et universitaire, ne baignons pas dans cette culture mais y sommes attirés à un moment ou à un autre dans notre vie ».

Je n’ai ni la formation ni l’éveil nécessaire pour juger de la pertinence ou non du gospel évoqué dans l’ouvrage et en général, mais je suis parfaitement conscient que des millions d’Afro-Américains y ont trouvé une réponse à leurs tourments. Et en cela, il est déjà respectable et mérite qu’on s’y intéresse. La force du protestantisme, multiple et varié, réside dans votre lecture, non celle imposée par une autorité supérieure. Faites la démarche en toute sérénité.

(1) A propos de The Pilgrim Travelers et Alex Bradford, il faut écouter ce que Art Rupe, fondateur de Specialty, en disait dans l’excellent double CD ʺIn his own Wordsʺ (Ace CDCH2 542/1998). Savoureux !

André Hobus