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Live report / 21.12.2018

Don Bryant & The Bo-Keys

Arrivé à un certain âge, pour ne pas dire un âge certain, je me demande, quand j'apprécie particulièrement le concert d'un vétéran, si ce n'est pas la nostalgie qui parle. Mais quand je jette un coup d'œil au public qui ovationne Don Bryant sur la scène du New Morning et constate que beaucoup n'étaient pas nés quand il écrivait certaines des chansons qu'il chante toujours, ça me rassure. Cette musique tient décidément le coup et enchante toujours ceux qui lui prêtent attention.

Longtemps Don Bryant s'est contenté de rester dans l'ombre de ses interprètes, Ann Peebles en tête, ne produisant qu'une poignée de singles et un seul album sous son nom, sans succès notoire. Mais, sous l'amicale pression de Scott Bomar, son album paru en 2017 a connu un destin inespéré : critiques dithyrambiques, tournée à succès passant en septembre 2017 par la Halle de la Villette et compte rendu élogieux sur ce site.

 

 


Don Bryant, Scott Bomar

 

Quatorze mois après, il revient pour une tournée de neuf dates en France, dont la dernière au New Morning. Le groupe est quasiment celui du disque et la set-list a peu changé. Elle reprend une bonne moitié de l'album plus quelques titres gravés dans les années 1960 sur Hi. Avec ce groupe, les Bo-Keys, Don Bryant est assuré non pas de recréer mais de prolonger l'aventure de cette soul de Memphis que Stax et Hi ont offert au monde. D'entrée avec Nickel and a nail, impérissable chef-d'œuvre d'O.V. Wright, le décor est planté. 

 

 


Marc Franklin, Joe Restivo

 


Kirk Smothers

 

Mince, pas très grand, le cheveu grisonnant, élégant dans sa veste satinée, Don Bryant arpente la scène et vit la musique aussi avec son corps. Il transmet toute l'énergie qui est en lui dans les pièces rapides, dansantes (Something about youI got to know), mais il est encore plus ardent dans les ballades. Il porte en lui toute l'intensité du chant afro-américain, infusé dans le chaudron du gospel. Dans I'll go crazy ou Don't turn your back on me (deux titres de 45-tours Hi), il surjoue la passion avec l'exubérance d'un prédicateur. Et on y croit, tellement c'est bon ! D'autant que les cuivres sont en empathie et se déploient sur des nappes d'orgue que la guitare ponctue. Il conclut le premier set dans l'allégresse générale avec l'imparable That driving beat qu'il enregistra en 1965 sous le nom de Willie Mitchell & The Four Kings !

 


Archie Turner

 


David Mason

 

La seconde partie s'ouvre sur un instrumental où les Bo-Keys montrent une proximité pas seulement phonétique avec les Mar-Keys. Puis, Don Bryant, revenu avec une veste encore plus chatoyante, donne la recette du Memphis soul stew : « a tea cup of bass (Scott Bomar), a pound of fatback drums (David Mason), four tablespoons of boiling Memphis guitar (Joe Restivo), a little pinch of organ (Archie Turner), a half pint of horns (Kirk Smothers, ts, et Marc Franklin, tp). » Et c'est reparti avec There is something on your mind, le standard de Big Jay McNeely régénéré par un joli riff des cuivres. Il reprend aussi le poignant I die a little each day qu'il écrivit pour Otis Clay.

 

 

 

 

Don Bryant est certes un chanteur exceptionnel, mais ce qui marque plus encore, c'est sa fraîcheur, sa simplicité, son plaisir non feint. Lorsqu'il lance baisers et « I love you » au public, personne ne met en doute sa sincérité. Comme si tout ce temps passé à l'écart des scènes l'empêchait d'être blasé et le préservait de toute routine. Il n'a pas à prier pour faire participer au Everything gonna be alright, dans lequel il rend encore hommage à Willie Mitchell.

 

 

 

La scène se vide mais pas la salle qui en redemande et obtient, bien sûr, un rappel : le passage obligé par I can't stand the rain, qu'Ann Peebles hissa haut dans les charts. Belle conclusion à un de ces concerts dont on se souviendra longtemps

Jacques Périn
Photos © J-M Rock’n’Blues
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