Celeste, L’Olympia
22.07.2026
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Chicago, 4-7 juin 2026
Comme l’an passé, le lancement du festival a lieu le 4 juin en fin d’après-midi au théâtre multifonctionnel ʺRamovaʺ situé dans un southside rénové. L’occasion de retrouvailles entre habitués badgés et déjà quelques vedettes humant l’ambiance, dont Charles Musselwhite et Kenny Neal, ou ayant des produits à vendre : exit les disques, place aux casquettes et autres t-shirts.
Au programme, un panel de discussions. Le sujet de l’année ? Les vingt ans de la création croisée -spécialistes et politiques – des plaques commémoratives dédiées au blues, plantées principalement dans l’état du Mississippi : lieux de naissance, artistes « fondateurs », marques de disques et clubs disparus. Une entreprise historique et pédagogique intéressante suivie de 2 concerts : John Primer & Friends ou la dynamique live de son album de Chicago blues tradi puisque consacré au « Theresa’s Lounge » (1955-1985), haut lieu en sous-sol (j’aime cet oxymore) d’un southside dangereux où il fit ses premières armes. L’occasion de (re)voir quelques vétérans : Harmonica Hinds (hca), Carlos Johnson, les inévitables Mary Lane (90 ans) et Willie Buck (vc), Twist Turner et Tony Mangiullo (drums), ce dernier ouvrira le « Rosa’s », et l’ex-espoir d’alors, John Watkins (vc/gtr), aujourd’hui méconnaissable et qui n’a pas démérité durant le show. Enfin et dans un souci de transition culturelle et d’accessibilité au quartier, la soul blues sudiste de Willie Clayton, l’archétype du chanteur-prédicateur aguicheur aux sonorités voluptueuses, probablement plus blues à Chicago que dans les casinos du sud.





Le festival
Comme à chaque édition, j’ai dû effectuer mes choix selon des critères arbitraires : en effet, quatre scènes se partagent grosso-modo le même horaire sauf le grand auditorium, lui aussi en plein air, qui clôture tous les soirs à 21h. Si en plus vous y ajoutez un coup d’œil aux scolaires du Wrigley Square, toujours dans le parc, et êtes tentés le dimanche par la navette municipale qui se rend à Maxwell street pour le duo Primer-Steve Bell, par exemple, ou passer sur le trottoir du Reggie’s (Smiley Tillmon) et favoriser son brunch gratuit, avec Dave Weld et ses Imperial Flames, il faut faire preuve d’un appétit vorace comme les publicités pour hamburgers maxi géants. D’autant plus que beaucoup d’artistes sont goûteux. Et quelques clubs, bien sûr. Après un tel programme pro-obésité, mon Nikon équipé d’un zoom rend mes cervicales douloureuses.
Vendredi 5 juin
Mississippi Marshall (vc/gtr). Soliste à la playlist multi genres. Mise en bouche.
Eden Brent (vc/pno). Gouaille shouter, barrelhouse authentique martelé façon caf’conç mississippien, Li’l Boogaloo- hommage à son mentor – personnifie un boogie-blues disparu. Je craque à chaque fois, surtout en solo ou avec un accompagnement minimaliste.
Ra’Shad The Blues Kid (vc/gtr) : avec son physique de plus en plus enveloppé d’ex avant-centre de football US, il lance ses vocaux et solos en offensif de terrain jusque dans le public. Soul blues memphisien parfois interminable mais irrésistible pour les danseurs. L’esplanade devant la scène ʺMississippiʺ se transforme alors en voluptueux déhanchés moulants et transpirants. Un arrêt à Nick Alexander (fils de Linsey) : il faudra tout de même qu’un jour il comprenne qu’un million de notes à la minute, c’est 999.000 de trop. Je passe.
Marquis Knox (vc/gtr/hca) : si son Chicago blues tradi peu personnel ne déclenche pas le même enthousiasme que dans nos clubs, son interprétation bien comprise, fidèle et ressentie, favorise le swing d’après-guerre. Cela en est presque novateur. Cependant ce style refait surface avec des artistes plus jeunes, attractifs et plus doués encore. Ses duos vocaux avec son compatriote de St Louis, Dylan Triplett, repéré parmi les invités, attirent attention.
C.J.Chenier & The Red Hot Louisiana Band (vc/accordéon) : empêché de se produire l’an passé par un de ces orages de mousson dont Chicago a le secret, il avait cette fois toute latitude pour déménager les passions comme son père Clifton. Hélas, il ne se passe pas grand-chose dans sa prestation académique et personne ne décolle de son siège. Le Red Hot band ne transpire pas. Déception donc.
55 ans du label Alligator : grâce à nos liens privilégiés depuis 1975 avec son fondateur Bruce Iglauer, mon épouse et moi avons été invités tant backstage que spectateurs sur la grande scène du Pritzker, aussi bien au soundcheck que pour le set du soir, ce qui d’un point de vue photographique permet de cerner la mise en place technique, l’intimité-complicité des artistes, leur trac ou leurs rencontres décontractées, voire leur statut. Quant à la balance sonore perçue lors du show, c’est probablement la plus mauvaise place qui soit. Nous avons donc décidé de nous partager les angles. Elvin Bishop (vc/gtr) & Charlie Musselwhite (vc/hca/gtr) en duo, soutenu par le talentueux Bob Welsh (gtr/pno), ou 100 ans de blues aux origines communes comme ils se définissent. Assis côte à côte, leur complicité est totale et leur regard réciproque leur suffit. Bishop, souvent à la slide harmonieuse, recueillera un franc succès politique avec son What the hell (is going on) quand ses paroles évoquent les combats historiques contre la tyrannie. Au cours de son histoire Alligator a favorisé la guitare depuis le premier album de Hound dog Taylor. Ici, belles rencontres donc avec Li’l Ed & The Blues Imperials, Ronnie Baker Brooks, Tinsley Ellis qui de nos jours se consacre au country blues acoustique en simple soliste, Dobro comprise, rythmant ses titres persos au talon, Nick Moss au style cinglant et enfin Toronzo Cannon dont Bruce Iglauer a élevé le statut de conducteur de bus municipal à celui de star, valorisant ses compositions mordantes ou ironiques. Entre deux prestations, le maire Brandon Johnson nous lira une proclamation honorifique et baptisera ce vendredi 5 juin d’un ʺAlligator dayʺ longuement acclamé lors de sa remise du document, en présence de toute l’équipe du label qui a tant œuvré pour en arriver là.









Samedi 6 juin
Je ne voudrais rater à aucun prix une prestation du Nick Moss band enrichie par le jeu créatif et puissant de son harmoniciste-phare Dennis Gruenling (Rosa’s). Et une fois de plus ce fut « Ouahhh ! » Look de vampire, d’accord, mais quelle maestria contrôlée ! Quand il est venu jammer au Reggie’s, sa supériorité non écrasante s’imposait naturellement. Même un guitariste swing aussi exigeant et précis que Joel Paterson en sa résidence du lundi soir au Green Mill, temple kitsch du jazz, l’admet dans son cercle ʺ& Friendsʺ. A la pause, conversation entre Paterson et votre serviteur quand, à sa question de savoir qui s’y était produit, je lui répondis d’abord, sachant que je marchais sur des œufs « …tous les suspects habituels. « Autant dire personne » me répliqua-t-il aussitôt. « Oui, mais il y avait aussi Dennis Gruenling », le joker que je gardais dans ma manche. « Ah (et sourire appréciatif de Paterson), il m’a promis de passer tantôt. » Et Gruenling vint, coulant son jeu amplifié en une fluidité tonale harmonieuse, comme une sorte de Fenton Robinson de l’harmonica. Le meilleur, vous dis-je.
Autre groupe qui m’est indispensable : The Cashbox Kings (leader Joe Nosek, remarquable harmoniciste et Billy Flynn, gtr ) sous l’appellation : Oscar Wilson blues band. Combinaison gagnante grâce à la voix authentiquement southside blues de « Mr. 43e rue » au service d’un répertoire personnalisé comme Oscar’s Motel ou It ain’t no fun (when the rabbit got the gun).
Dylan Triplett (vc) : jeune chanteur soul à tresses africaines qui mêle quelques titres persos aux populaires – Goin’ fishin’ (Dave Dee), A change is gonna come, Last 2 $, Boom boom. Reste à construire ce répertoire plutôt qu’en égrainer les morceaux. A l’accompagnement, Stephen Hull (gtr) et des vieux routiers qui savent y faire, ce qui explique en partie ses choix un peu hétérogènes.
Shakura S’Aida (vc) : un seul mot : sexy. Physique, look et voix, avec des pointes enflammées en direction de Tina Turner. Elle se définit comme la reine du rockin’ blues à la Stones et elle sait en jouer ou comment occuper une aussi grande scène en captant toujours l’attention. Son trio d’accompagnateurs sympathiques est cependant enrichi par une excellente musicienne afro-américaine de lap steel, Nicole « Nikki D » Brown qui, à mon avis, fait toute la différence. Ovation. Je passe Ruthie Foster.
75 years of Billy Branch w/ Kenny Neal & Ronnie Baker Brooks : où, sinon à Chicago, éprouve-t-on le plaisir de voir et entendre le/la même artiste en capacité big band avec choristes – formule à peu près intransportable, a fortiori en Europe – et le/la retrouver en club, version basique, avec toujours la même niaque ? Pour les 75 ans d’existence des Sons Of The Blues, Billy Branch (vc/hca) et ses complices (vc/gtr) plus une section de cuivres, des street singers de ghetto (déjà vues avec Otis Clay, par ex.) et en finale, l’entrée majestueuse de ses étudiants d’une académie du south side présentent ici en live la majorité des titres de son album sur label Rosa’s. Grandiose ! Espérons qu’ils ne passeront pas à la phase symphonique ; c’est à la mode. Bon retour de Kenny Neal, en forme. Mon constat s’adresse aussi à la chanteuse Mzz Reese sur la scène « Mississippi ». T-shirts orangés labelisés comme uniforme, ses Reese’s Pieces déménagent de la soul blues baptiste et sudiste à la Denise LaSalle, tandis que le soir, au minuscule Blue Chicago où il n’y a même pas assez de place pour héberger un claviériste qui doit se contenter de deux tables bancales mises bout à bout, c’est le régime ultra minceur, accompagnée par le dynamique Mike Wheeler (vc/gtr) trio, en version Chicago blues et B.B-Albert King, et c’est toujours « dans la poche ». Chaque édition du festival propose un thème féminin, prétexte à fédérer les blueswomen de la ville. Pédagogiquement parlant, le fil est parfois ténu, comme ici : Tribute to Mama Yancey & Big mama Thornton. A part le rappel de leur posture historique anti patriarcale, je n’y perçois pas le lien artistique. En plus, qui de Mary Lane, Deitra Farr, Katherine Davis, Nora Jean Wallace et Melody Angel (v/gtr) allait interpréter Make me a palett on the floor, Hound dog ou Ball and chain ? Mon choix se serait porté sur Lynne Jordan plus punchy, trop souvent cantonnée dans le rôle de MC à la tête de ses Shivers agrémentés de la pianiste acoustique Lee Kanehira mais cela ne fut. Un bon moment partagé dont la prévisible Melody Angel en coupe afro et trop de notes à la Prince.
Sue Foley (vc/gtr) : elle se surnomme, à juste titre selon moi, ʺThe Ice Queenʺ parce qu’influencée principalement par Albert Collins dès qu’elle quitta Ottawa pour Austin. Ses solos, jamais répétitifs ou comportant trop d’accords ou de notes, sont construits à la perfection, varient les sonorités et se situent clairement au sein de l’école texane des Vaughan, Moeller, Smokin’Joe Kubek et de leurs disciples. Un vrai plaisir mais froid, sans âme. Où reste le coup de pic à glace de son mentor ? Quant à sa voix, elle est limitée et peu crédible. C’est là tout mon dilemme : j’ai pris mon pied à l’écouter jouer mais sa personnalité ne m’incite pas à la revoir.
Chris Cain (vc/gtr) : autre paradoxe. Son allure débonnaire et sans affect contraste avec les qualités mélodieuses de son chant et de sa Gibson 335, proches de BB et Albert King, au service de compositions de qualité, parfois interprétées aussi au piano. Est-il heureux d’être là ? Son éternel look de Droopy n’en laisse rien paraitre. Etait-il malade de trac sur la vaste scène face à l’affluence du public venu principalement pour Taj Mahal ? C’est possible, il est avant tout un artiste de clubs. Je ne crois pas que sa prestation marquera les esprits.
Taj Mahal & The Phantom Blues Band : multi instrumentiste-guitare (surtout acoustique), ukulele, harmonica, grelots, griots et percussions diverses- ce chanteur à la voix éraillée par six décades de carrière symbolise une americana culturelle majoritairement afro-américaine, cubano-caribéenne et autre pour ce touche-à-tout stylistique, qui a intégré tout ça en un melting pot cohérent et attractif. En disques, et il en sort de nombreux résultant souvent de collaborations pourtant fructueuses, je n’en suis pas fan, mais le voir, entouré par quelques-uns de ses fidèles, dont Johnnie Lee Schell (gtr), Larry Fulcher (bs) ou le duo Joe Sublett (sax)/ Les Lovitt (tpt) auxquels vous ajoutez un batteur (absence de Tony Braunagel), un percussionniste et 2 claviéristes, et je commençai à vibrer tant la richesse de son répertoire irrésistiblement dansant se transmettait naturellement, sans artifice. Il est assis, la pelouse, elle, se déhanche aux sons d’une autre Amérique qui, en substance, disait : j’existe aussi et en fêterai également les 250 ans ». Oserais-je écrire que ce concert de clôture où nous nous quittâmes tous avec le blues au cœur mais en nous souhaitant un vibrant « à l’année prochaine ! » était porteur d’espoir et à coloration politique ? Bravo Chicago !
Nb : le présentateur du festival et animateur de radio, Tom Marker, fut également honoré d’une reconnaissance municipale pour ses contributions au blues.












Texte : André Hobus
Photos : André Hobus et Liliane Hobus
Photo d’ouverture : Lil’Ed Williams.


