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Live reports / 08.10.2026

Blues Roots Festival 2026

10, 11 et 12 septembre 2026, Meyreuil (13)

Quand on va dans un festival, de blues et à côté d’Aix en Provence dans ce cas, et que les premiers spectateurs que l’on rencontre viennent de Sète, Orange, Annecy, Grenoble et même Dijon, c’est le signe que l’événement en question a trouvé sa place sur le calendrier des amateurs du genre.

Organisation impeccable, site remarquable et programme de haut niveau, le Blues Roots Festival fait indéniablement partie du Top 5 du genre en France huit ans après sa création.

C’est la chanteuse-guitariste française Élise Frank qui ouvre le bal le jeudi soir et elle a le mérite d’être franche : « c’est un festival de blues, j’adore le blues, mais je ne joue pas du blues » déclare-t-elle alors qu’elle vient de sortir un album chez Ruf Records avec la collaboration de Laura Chavez et qu’elle tente ce soir une version du Serves you right to suffer de John Lee Hooker, conclut avec une reprise du Bullfrog blues de Rory Gallagher, une de ses grandes influences, et propose en cours de route une belle version acoustique du Here comes the blues de Jackson C. Frank. La demoiselle a du caractère, une présence et une voix, elle propose effectivement un rock néo-indé un peu 90’s, très rythmique, à voir donc quelle sera sa trajectoire musicale sur le label de Thomas Ruf.

Très attendue et sûrement attraction majeure du programme de cette année, la chanteuse new-yorkaise Shemekia Copeland, huit nominations aux Grammy Awards, est fidèle à sa réputation avec un set couvrant toute sa carrière dans un style musical maintenant bien affirmé mélangeant habilement Americana, blues et Soul. Voir Shemekia Copeland en 2026 n’est finalement pas très différent de l’avoir vue il y 5 ans ou 10 ans, ses accompagnateurs sont les mêmes depuis plus de vingt ans avec le guitariste Arthur Nielsen à la baguette, la chanson phare est toujours Ghetto child écrite par son père, et son manager/producteur/compositeur principal depuis 1998 ( ! ) John Hahn, présent d’ailleurs à Meyreuil, tient fermement la barre.

C’est le ʺChicago cow-boyʺ Jamiah Rogers, au programme le lendemain, qui va être l’étincelle salvatrice en montant sur scène pour une version à rallonge du classique Let the good times roll qui voit Shemekia prendre un immense plaisir à chanter et danser avec ce fils adoptif un peu turbulent. Elle conclut d’ailleurs ensuite par un titre (non identifié) profondément marqué Chicago blues qui la voit dévoiler finalement une conviction, une rage vocale à la Koko Taylor qui fait plaisir à entendre !

Elise Frank © F.Ragot
Shemekia Copeland © Brigitte Charvolin
Arthur Nielsen © F.Ragot
Shemekia Copeland, Kevin Jenkins © B.Charvolin
Shemekia Copeland © F.Ragot

Deuxième soirée avec en première partie le déjà cité fantasque chanteur-guitariste de Chicago Jamiah Rogers, venu défendre son futur album ʺChicago Cowboyʺ (sortie le 18 septembre NDR) qui le voit aux commandes d’un power trio mixer le Chicago blues entendu dans sa jeunesse avec le funk de Prince, Funkadelic ou du Living Colour de Vernon Reid. Ça démarre donc sur les chapeaux de roue et les dérapages guitaristiques plus ou moins contrôlés de Jamiah Rogers sont difficilement suivis par le public, ce qui visiblement déclenche une certaine irritation chez lui au fil des premiers morceaux issus de l’album avec lesquels il démarre le concert. Frustré, il vient s’asseoir et jouer en bord de scène pour rétablir le contact avec le public qui se laisse enfin en partie séduire. Du coup après avoir (lui aussi …) déclaré ʺj’aime le blues, BB King, Muddy, mais c’est contraignantʺ, il atomise un classique du dit BB King, tente un hommage à Latimore, décédé récemment, avec une version méconnaissable de Let’s straighten it out et finalement réduit en pièces détachées le Come together des Beatles, avant de conclure son set dans le bruit et la fureur sur d’autres titres du nouvel album ! Autant dire que ceux, présents, qui l’avait vu et apprécié en 2018 sur la tournée ʺNew Blues Generationʺ repartent avec beaucoup de questions.

Le phénomène D.K. Harrell, autant le dire, est plus facile à déchiffrer. D.K. c’est le plaisir, le sourire, le groove, le swing et surtout un immense talent qui ne se limite pas à une soi-disant imitation de B.B. ou Albert King. Deux changements d’ailleurs, avec un certain impact sur la restitution du répertoire du jour (issu tout simplement des deux albums), un nouveau bassiste, présenté comme ʺfunkyʺ ce qu’il confirmera plus loin dans le concert par un joli solo slappé, et puis surtout D.K. a troqué son habituelle Gibson rouge, restée à Londres Heathrow, contre une Les Paul 100 Goldtop, guitare peu utilisée historiquement par les guitaristes de blues électrique et modèle devenu légendaire à travers Duane Allman et son travail à Muscle Shoals et avec l’Allman Brothers Band[1]. Résultat, l’analogie avec le son de B.B. est estompée même si D.K. ne se prive pas de dupliquer le fameux vibrato du maître, et l’attaque sur les solos est plus dynamique, le son global est plus rond, plus gras, plus soyeux, ce qui convient parfaitement aux compos de D.K. ancrées dans les 70’s. On pense du coup à d’autres maîtres du genre, type Fenton Robinson ou Philip Walker (louisianais lui aussi) et on se prend à espérer que cette expérience imprévue amène D.K. à tester à nouveau cette fameuse Les Paul. La sérénité et le plaisir de jouer de notre ami vont être rapidement mis à l’épreuve par un problème technique dès le second morceau, l’alimentation électrique de toute la scène disjonctant soudainement. Quand on vient de Louisiane, comment réagit-on ? Facile, on appelle les deux souffleurs présents (espagnols sur cette date) sur le devant de la scène et on improvise avec eux un ʺsecond lineʺ sur le thème musical de When the saints. D.K. laisse chanter le public qui semble connaître parfaitement les paroles ! L’interruption est courte et pour le reste, D.K. Harrell déroule son répertoire, parfois plutôt funky, parfois plutôt soul, et puis il y a le gospel et le blues bien sûr, tout cela à un niveau de sincérité et de talent qui laisse le public (dont une bonne partie ne connaissait visiblement pas D.K.) plus que conquis.

Jamiah Rogers © B.Charvolin
Jamiah rogers © F.Ragot
D.K. Harrell © B.Charvolin
Josue Garcia, Dani Herrero © B.Charvolin
D.K. Harrell, Larry McCray © F.Ragot

Le samedi affiche complet, un beau succès pour une jauge de 1000 spectateurs en pleine campagne provençale. La surprise du weekend va venir du chanteur-harmoniciste londonien d’origine jamaïcaine Errol Linton qui, avec son Chicago blues vintage à la sauce anglaise, et son contrebassiste sosie de Willie Dixon, chapeau compris, va rapidement faire se lever et danser une bonne partie du public. Calme, presque timide, Errol Linton laisse sa musique faire le travail et réactive la connexion Mississippi / Texas-Louisiane / Golfe du Mexique / Caraïbes, nous rappelant au passage que le ska jamaïcain a trouvé son origine, et ses rythmes dans le R&B US des 50’s. Peut-être un des meilleurs blues bands britanniques aujourd’hui.

C’est au revenant Larry McCray, handicapé par une hernie et obligé de jouer assis, que revient la lourde tâche de conclure le festival en ce samedi soir. Les spectateurs présents la veille avaient pu le découvrir brièvement en invité de D.K. Harrell sur deux titres aux deux tiers du set, mais Larry avait paru intimidé et donc relativement discret, prenant deux courts solos avant de quitter la scène. Que propose musicalement le chanteur-guitariste originaire d’Arkansas aujourd’hui ? Finalement rien de bien différent de ce qu’il faisait déjà au début des années 90 dans sa période Point Blank, c’est-à-dire un blues-rock charnu agrémenté de solos brûlants, une approche à nouveau populaire aujourd’hui qui a amené Joe Bonamassa et Josh Smith en 2022 à l’aider à relancer sa carrière. Larry est effectivement un chanteur puissant et soulful, un guitariste au jeu bouillant qui fait donc un retour en force et a bénéficié ce samedi soir de la présence dans le public d’aficionados qui attendaient entre autres son classique Arkansas. Une belle soirée sous les étoiles pour terminer et un festival à retenir pour les années à venir.

Texte : Eric Heintz

Photos : Brigitte Charvolin et Frédéric Ragot

Photo d’ouverture : Shemekia Copeland & Band © Frédéric Ragot


[1] Un autre jeune bluesman en arborait une lors de ses concerts en France : Sean McDonald (NDR).

Errol Linton © B.Charvolin
Pete Zivkovic © F.Ragot
Larry McCray © B.Charvolin
Larry McCray & Band © F.Ragot