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Brèves / 15.08.2019

Woodstock blues & soul

Si le festival de Woodstock reste musicalement associé à une certaine forme de rock “flower power”, du Grateful Dead à Janis Joplin, le blues et la soul n’étaient pas absents de la ferme de Max Yasgur pendant les trois jours qu’a duré l’évènement, par le biais de musiciens qui y puisent largement leur inspiration – Hendrix, Joe Cocker, Country Joe & the Fish, Ten Years After… – mais aussi par quelques-uns des meilleurs artistes du moment dans ces registres.

Comme à Monterey deux ans plus tôt, la soul était limitée à un seul artiste mais c’est à lui qu’on doit une des performances les plus marquantes du festival. À la différence d’Otis Redding à Monterey, à peu près inconnu de la majorité du public, Sly & the Family Stone sont des stars établies – et un des groupes que les organisateurs tenaient absolument à avoir au programme. Trois mois plus tôt, l’ensemble mené par Sly Stone a publié son quatrième album, “Stand!”, qui comprend notamment Everyday people, hymne à la tolérance totalement dans l’esprit du festival et premier numéro un du groupe au hit-parade.

La courte prestation du groupe – une cinquantaine de minutes – au milieu de la nuit du samedi au dimanche, entre Janis Joplin et les Who, est un triomphe, et les images qui en apparaissent dans le film sorti l’année suivante ne font que renforcer la popularité de la Family, même s’il faut attendre 40 ans et une réédition anniversaire de “Stand!” pour pouvoir entendre enfin le concert dans son intégralité. Ce triomphe artistique et public marque hélas aussi le début de la fin du groupe, au moins dans son incarnation originale, alors que son leader, qui n’a jamais été un modèle de stabilité, s’enfonce dans la paranoïa qui inspirera quelques mois plus tard l’album “There’s a Riot Goin’ On” et dont il ne se remettra jamais tout à fait.

Côté blues, l’affiche annonçait deux des meilleurs représentants du genre du moment : Canned Heat et Johnny Winter, auxquels s’ajoute le groupe de Paul Butterfield, de passage sur les lieux et qui se laisse convaincre de monter sur scène. Canned Heat est à cette époque au sommet de sa popularité : Going up the country, paru à la fin de l’année précédente, est devenu un tube, et si Henry Vestine a quitté le groupe quelques jours plus tôt, il est déjà remplacé par Harvey Mandel.

Arrivés sur le site par hélicoptère, les cinq hommes se produisent pendant une heure au cours de la journée du samedi – dont presque une demi-heure consacrée à un de ces interminables boogies qui deviendra la marque de fabrique du groupe et une version assez incongrue de A change is gonna come. Bien que Going up the country soit entendu au début, le groupe n’apparaît pas dans la version originale du film et sa prestation complète n’a jamais été publiée, ce qui ne l’empêchera pas de capitaliser, malgré les changements de personnel récurrents, sur son statut de vétéran du festival.

Bien qu’il enregistre depuis plusieurs années pour différents labels texans, Johnny Winter n’a pas la notoriété de Canned Heat quand il monte sur la scène de Woodstock : son premier album pour CBS n’a été publié que quelques mois plus tôt, et le festival fera l’effet d’un révélateur sur sa carrière. Monté sur la scène en trio avec le batteur “Uncle” John Turner et le bassiste Tommy Shannon – futur Double Trouble de Stevie Ray Vaughan – après une prestation médiocre du Band, Winter assure un show explosif d’un peu plus d’une heure mêlant quelques-unes de ses compositions et une série de reprises empruntées entre autres à Bo Diddley et B.B. King. Son frère Edgar rejoint aux claviers et au saxophone le groupe pour trois titres plus arrangés, avant un final incendiaire sur Johnny B. Goode. Lui aussi absent de la version originale du film, Johnny Winter poursuivra ensuite sa carrière dans un registre plus rock avant de faire son retour au blues à partir de la fin des années 1970, en lien notamment avec sa rencontre avec Muddy Waters. L’ensemble de son set à Woodstock a été publié en 2009 en bonus de son album de 1969. 

Absent de l’affiche officiel du festival, Paul Butterfield était pourtant un vétéran de ce genre d’événements, entendu à Newport en 1965 et à Monterey en 1967. Il faut dire que le groupe n’a plus grand-chose à voir avec ses racines Chicago blues. Les membres de l’ensemble ont tous été renouvelés, Butterfield ne joue de l’harmonica que sur deux titres et une section de cuivres de cinq membres – dont la future star du jazz soupe David Sanborn – s’est ajoutée. Bien qu’il n’ait pas été programmé, le groupe est présent sur les lieux et se retrouve à prendre place sur scène aux petites heures du lundi matin pour une prestation de trois quarts d’heure ouverte par une reprise de Born under the bad sign juste avant que les très oubliables Sha Na Na et Jimi Hendrix ne viennent clore l’événement. Non représenté dans le film original, le groupe devra attendre 2015 pour que sa prestation intégrale soit publiée dans le cadre d’un coffret “Complete Albums 1965-1980”.

Texte : Frédéric Adrian