Megève Blues Festival 2025
25.08.2025
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5 et 6 juillet 2025.
Trois ans après une première édition très réussie mais restée sans suite, le TSF Jazz Festival faisait son retour pour deux journées sur le site enchanteur du parc du château de Chantilly. En dehors de quelques ajustements mineurs, le format est inchangé : une scène unique sur laquelle se succèdent des concerts d’une durée de 50 minutes ou une heure (sept le premier jour, huit le second) du début de l’après-midi jusqu’à minuit, des conditions d’écoute optimisées (le son est nickel, particulièrement pour un festival de plein air) et une organisation qui combine convivialité et rigueur – le dernier concert du premier soir début exactement à l’heure annoncée, un exploit dans un tel évènement. Au plan musical, le programme reflète la sélection habituelle de la radio, avec quelques audaces supplémentaires, et combine sans chercher une solution de continuité artificielle les esthétiques et les générations.
C’est au jeune guitariste Fanou Torracinta qu’il appartient d’ouvrir les festivités avec son jazz manouche influencé par sa culture corse, et le résultat, ancré dans la tradition du genre mais enrichi des apports musicaux venus de son île, enchante immédiatement le public, bien qu’il fasse le choix audacieux d’interpréter essentiellement ses propres compositions. Un peu timide dans ses interventions entre les morceaux, il laisse sa musique parler pour lui, et cela tombe bien parce qu’elle a des choses à dire.
Derrière le nom The Hookup se cachent des figures bien connues de la scène jazz française : la saxophoniste Géraldine Laurent, le pianiste Noé Huchard et la rythmique formée par les frères François et Louis Moutin. Le projet est de jouer aujourd’hui le répertoire des standards issus des années 1920 – des titres comme After you’ve gone ou Lover come back to me. Le registre est d’un grand classicisme et, si tout est particulièrement bien joué, un peu éloigné des musiques qui me touchent le plus.
Mon (très) jeune voisin – 2 ans, je dirais – est très impatient de voir « Monty », et il ne sera pas déçu. Désormais octogénaire, Monty Alexander, accompagné de sa fidèle rythmique – Luke Sellick à la contrebasse, Jason Brown à la batterie –, n’a rien perdu de sa dynamique et de son évident plaisir à jouer. Il n’y a clairement pas de setlist – ses deux accompagnateurs ne le quittent pas des yeux pour ne pas perdre le fil – et Alexander se promène en toute liberté dans un répertoire qui traite à égalité les classiques de Duke Ellington et le thème de James Bond, et s’amuse toujours de citations, parmi lesquelles revient à plusieurs reprises la mélodie de La Marseillaise. Peut-être parce que le temps est contraint, il est moins expansif qu’à son habitude et se concentre sur sa musique. Et même si la capacité d’attention de mon voisin ne dépasse pas les deux premiers morceaux, le reste du public est évidemment conquis.
Autre registre ensuite pour le saxophoniste Isaiah Collier : présenté avant son arrivée sur scène comme un disciple de Pharoah Sanders, Collier et ses musiciens – la pianiste Liya Grigoryan, la contrebassiste Emma K. Dayhuff, le batteur Tim Regis – font tout pour se montrer dignes de cet exigeant parrainage sur un répertoire de compositions issues de son dernier album “The World Is On Fire”. Celles-ci font l’objet de versions étendues et enrichies, à la hauteur des enjeux de compositions ambitieuses comme Amerikkka the ugly, qui cite l’hymne national américain, The hate you give is the love you lose ou Ahmaud Arbery, du nom d’un jeune afro-américain assassiné en 2020 par des suprématistes blancs. Entre chaque titre, Collier, qui passe régulièrement aux percussions, prend le temps d’expliquer son inspiration évidemment politique, mais il ne s’agit pas juste d’une posture et la réalité de sa colère et de son indignation s’entend aussi bien dans son écriture que dans son jeu enflammé. Très clairement le set le plus puissant de la soirée pour moi.
Après cela, difficile de se motiver pour Samara Joy, d’autant que je ne suis pas particulièrement client de son approche vocale et de ses choix musicaux – même si j’admire évidemment sa technique hors norme –, ce qui me met en claire minorité au sein d’un public dont de nombreux membres semblent être venus particulièrement pour elle. Même si j’apprécie ses efforts pour faire varier son contexte musical (un mini-big band de quatre cuivres en plus de son trio), je reste sur ma réserve…
Pas de doute du même ordre pour Marcus Miller, qui lui succède. Dépourvu d’actualité discographique (le dernier album sous son seul nom est paru en 2018), il propose une promenade dans son répertoire mêlant des compositions extraites de ses propres disques (Untamed) et écrites pour les autres (Mr. Pastorius) et même une reprise du Red Barron de Billy Cobham. Toujours aussi juvénile d’allure, Miller n’a rien perdu de son jeu hyper percussif – quel pouce ! – et il bénéficie pour l’accompagner d’un groupe à la hauteur, emmené par deux soufflants (Donald Hayes au saxophone, Russell Gunn à la trompette) dont l’inventivité constante propulse le son d’ensemble à un très haut niveau tandis que le clavier de Xavier Gordon (également responsable de quelques beaux passages solo) et la batterie de Anwar Marshall garantissent la solidité des bases. Joué essentiellement à la clarinette basse par Miller, le classique Gorée (Go-ray) n’a rien perdu de sa puissance émotionnelle, d’autant que son auteur en rappelle le message.
Si une partie du public quitte les lieux à l’issue de la prestation de Marcus Miller, Ludovic Louis, qui clôt la soirée avec son groupe, ne manque pas de supporters tout au long d’une prestation qui emprunte essentiellement à son dernier album, “If Everything Is Written”. Comme lors des concerts qui avaient suivi la sortie du disque, Louis mise tout sur le spectaculaire, et c’est une prestation très intense que livre le trompettiste, rejoint sur un titre par Jowee Omicil, avec qui il avait triomphé au sein du Big In Jazz Collective lors de la première édition. Le public est largement mis à contribution, et c’est au milieu d’une foule debout qu’il finit une prestation tout à fait indicatrice de son potentiel d’accès à un plus large public.
Le programme de la seconde journée de festival est au moins aussi engageant, avec la présence notamment de Kamasi Washington, Tyreek McDole, Sullivan Fortner, Gabi Hartman et la promesse d’une Jazz Célébration en mode all-star, mais la météo n’est pas très favorable avec de fortes pluies et des menaces (qui ne se concrétiserons pas) d’orage. Bien que les organisateurs aient pris leurs dispositions et que les différents concerts puissent se tenir comme prévu, je n’ai pas le courage d’affronter les éléments et renonce donc, à grand regret, à poursuivre l’aventure, en espérant avoir l’occasion de me rattraper dès l’année prochaine ! Au vu du public dense qui a suivi les différents concerts de la première journée, la légitimité et la pertinence de l’évènement sont évidentes.
Texte : Frédéric Adrian
Photos © Franck Benedetto