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Live reports / 26.07.2019

Nice Jazz Festival 2019 (Part. 2)

17 et 18 juillet 2019.

C’est à Jordan Rakei qu’incombe la lourde tâche d’ouvrir cette deuxième soirée sur la scène Masséna, devant un public nettement plus jeune et plus nombreux que la veille à la même heure pour le concert de Neneh Cherry. Nettement moins réceptif aussi. En effet, le Néo-Zélandais doit composer avec une foule aussi glaciale que bavarde, qui, de toutes évidences, n’est pas venue pour lui et  s’impatiente de la venue de la chanteuse pop Angèle. Voilà pour le contexte…

Le chanteur investit la scène seul et chante les premières mesures de Mad world en s’accompagnant aux claviers, en attendant que les quatre musiciens qui l’entourent gagnent leurs postes : guitare, basse, batterie et percussions. Rakei, lui, alterne les claviers et la guitare selon les morceaux. Si en toute logique, l’accent est mis sur les morceaux de son nouvel album, le très engagé “Origin”, cela ne l’empêche pas de piocher dans l’ensemble de son riche et éclectique répertoire. 

D’un naturel que l’on devine poli, réservé et discret, le frêle jeune homme ne quitte jamais le pré carré qui est le sien et n’est pas du genre à se montrer expansif avec le public. Outre un « thank you so much for coming », il adressera cependant régulièrement des « merci » en français dans le texte, les deux mains sur le cœur, aux rares spectateurs qui se donnent la peine d’applaudir.

C’est avec sa force tranquille que l’artiste nous invite à plonger dans son univers gorgé de spleen et d’introspection, privilégiant dans un premier temps les tempos lents. Après un Nerve quelque peu ralenti, un Lost myself à la beauté désabusée et un Wildfire revisité avec des arrangements de piano jazzy, Jordan Rakei aborde une deuxième partie de concert plus groovy.

Street light s’offre des inflexions disco jazz latines. Le chanteur lâche un peu la bride sur un Blame it on the youth en roue libre, où il s’essaye à un scat un brin bensonien, à l’unisson de son jeu aux claviers. Le funk de Rolling into one puis l’acid jazz velouté de Add the bassline referment cet intermède dansant.

Jordan Rakei se retrouve à nouveau seul aux claviers sur la ballade épurée Speak, débarrassée des cordes qui sévissent sur la version album, son falsetto laissant affleurer une émotion à fleur de peau. C’est sur les notes mélancoliques de Eye to eye puis Mind’s eye que se conclut ce très beau set à l’ambiance pourtant si particulière. La solitude au milieu d’une foule, voilà qui ressemblerait presque aux thèmes de prédilection de l’artiste. Puisse cette soirée lui inspirer plein de belles nouvelles chansons.

Setlist :
Mad world
You & me
Nerve
Moda
Sorceress
Lost myself
Wildfire
Say something
Street light
Blame it on the youth
Rolling into one
Add the bassline
Talk to me
Speak
Eye to eye
Mind’s eye

Le lendemain, c’est aux Londoniens d’Ezra Collective de lancer les hostilités. Entendre du jazz, qui plus est instrumental, sur la scène Masséna, d’habitude réservée aux musiques plus ou moins connexes voire grand public, ce n’est pas si fréquent. Mais le quintet relève haut la main cet exploit de fédérer un public jeune et enthousiaste grâce à leur jazz fiévreux, festif et mélodique, mâtiné d’influences en tous genres. Ezra Collective renoue ainsi avec les racines populaires de cette musique à l’origine tout sauf élitiste, mais sans jamais tomber ni dans le consensuel bas-de-gamme ni dans une quelconque forme de nostalgie. Car à n’en pas douter, leur œuvre est véritablement tournée vers le présent.

Le groupe citera d’ailleurs au rang de ses sources d’inspiration aussi bien John Coltrane, Charles Mingus, Ella Fitzgerald et Dorothy Ashby que les rappeurs A$AP Rocky et Kendrick Lamar, même si les tonalités hip-hop habituellement chères à leur musique manquaient étonnamment à l’appel ce soir-là. Il insistera avant tout sur l’influence prépondérante de Sun Ra, dont la philosophie leur a légué ce précieux précepte : « Always be yourself no matter where you are. »

Avant de revisiter son mythique Space is the place, entamé par une longue intro où le saxophoniste à frisettes James Mollison, qui n’a heureusement rien d’autre en commun avec le mièvre Kenny G, fait bruisser son instrument a cappella, rapidement rejoint par le reste de la bande. Une version très différente de celle de l’album, où la rythmique boom-bap est absente, dynamitée par la batterie parfois technoïde de Femi Koleoso et un solo de basse aux slaps très funk de son frère TJ. La force du groove est tout aussi puissante chez le claviériste Joe Armon-Jones, qui nous gratifie d’un irrésistible solo de Rhodes sur Mace Windu riddim.

Après un détour chaloupé du côté de São Paulo, ode aux “positive vibes” inspirée par leur séjour au Brésil, le groupe lance à l’assistance : « If you are party animals, make some noise! » De quoi rompre définitivement avec l’atmosphère traditionnellement policée et feutrée des concerts de jazz. Déboule Juan Pablo et ses relents afrobeat qui font claquer les doigts de l’assistance et finiront naturellement par déboucher sur quelques trop courtes mesures du Water no get enemy de Fela Kuti en guise de bouquet final. Magie noire, quand tu nous tiens !

Tour à tour post-bop, afrobeat, dub, latin jazz, ethio jazz et jazz funk, Ezra Collective offre aux spectateurs un panorama jouissif de leur univers joyeusement décloisonné. Véritable dénominateur commun de leur musique, la joie, c’est justement ce qu’ils souhaitent transmettre au public ce soir. Si des traductions de ce même mot dans toutes les langues étaient projetées sur grand écran tout au long de leur set, celle-ci était surtout palpable sur les visages des Niçois. Pari donc totalement réussi pour ces enfants de Sun Ra, Fela et Dilla.

Setlist :
You can’t steal my joy
Chris and jane
Red whine
Quest for coin
Space is the place
Mace windu riddim
São Paulo
Juan pablo / Water no get enemy (Fela Kuti)

Difficile de passer après une telle performance mais le jeune chanteur et multi-instrumentiste Masego assure la relève avec brio. Sur scène, un claviériste, un guitariste, un batteur et une choriste prennent place. Quelques secondes plus tard, l’Américain, qui arbore ce soir des tresses et une chemise noire entrouverte, les rejoint sur scène en courant. 

Aux antipodes du très posé Jordan Rakei la veille, qui n’a pourtant qu’un an de plus que lui, Masego a la bougeotte et de l’énergie à revendre. Il court et saute dans tous les sens, improvise des pas de danse, ose un moonwalk, ponctue ses morceaux de « hi-dee hi-dee hi-dee hi » empruntés à son idole Cab Calloway, question de faire chanter l’assemblée. Ce séducteur dans l’âme, qui s’est mis au saxophone pour faire tomber les filles, envoie une pluie de roses à la gent féminine comme le faisaient jadis les Boyz II Men, et s’adresse à une heureuse élue de l’assistance lorsqu’il entame Queen tings de sa voix de crooner à peine râpeuse. 

Un show très interactif où le public est sans cesse invité à lever les mains, claquer des doigts, hurler à chaque fois qu’il reprend une gorgée d’eau… L’audience, que l’on devine pourtant majoritairement acquise à la cause des Black Eyed Peas, les véritables stars de la soirée, joue à fond le jeu et semble totalement conquise par le trap house jazz autoproclamé du maître des lieux.

Quand il ne reprend pas ses propres chansons (Tadow, Lady lady, Old age, Prone…) ou celles des autres (Sensual seduction de Snoop Dogg suivi du Glamorous de Fergie), Masego crée en direct des morceaux de toutes pièces à l’aide de sa loop station. «  I’m gonna make you a beat from scratch », lance-t-il avant de se lancer dans un beatbox. Les couches s’empilent rapidement : claviers, gimmicks vocaux, pads de batterie électronique… Pour un résultat tout simplement bluffant.

Même si l’on aurait aimé davantage l’entendre au saxophone, qu’il n’a empoigné qu’à de trop rares occasions, nous sommes bien en présence d’un talent unique en son genre doublé d’un authentique entertainer.

Texte : Mathieu Presseq
Photos © Frédéric Ragot

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