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Live reports / 24.07.2019

Nice Jazz Festival 2019 (Part. 1)

16 juillet 2019.

Cette 71e édition du Nice Jazz Festival offre une programmation riche et éclectique, où la jeune garde du jazz – britannique, notamment – et les valeurs montantes de la soul côtoient des vétérans du groove comme Chic, qui inaugure cette première soirée mémorable. Mais quelques heures plus tôt, c’est une autre artiste d’envergure qui ouvre les festivités sur la scène Masséna.

C’est sur le célèbre Manchild que Neneh Cherry se présente au public. Tout au long de la soirée, la chanteuse n’a eu de cesse d’alterner morceaux de ses deux derniers albums (en particulier “Broken Politics”) et classiques connus de tous. D’une spontanéité rayonnante, la Suédoise arpente la scène de long en large, se trémousse dans son short cycliste bleu qu’elle arbore fièrement, salue les photographes qui repartent d’un bye, éclate de rire, descend de l’estrade, se fraye un chemin dans le public…

Sa personnalité solaire contraste avec le grand écran qui projette inlassablement le même tableau assez perturbant, comme avec les sonorités trip-hop assez sombres de son répertoire récent. Un épuré Deep vein thrombosis, bercé par les notes envoûtantes de la harpe, un Blank project aux soubresauts drum ‘n’ bass, un Faster than the truth où les vrombissements d’infrabasse instaurent un climat de transe…

Neneh Cherry dédie son Woman à « l’être puissant qu’est la femme ». Pussy or not, rajoute-t-elle. Inutile de traduire. De quoi ajouter une dimension supplémentaire à son tube féministe, transformé en ode à toutes les identités de genre. Tout juste déplore-t-on un cacophonique 7 seconds, desservi par la piètre performance vocale de son musicien électronique, qui a bien du mal à nous faire oublier Youssou N’Dour.

Sur les deux derniers morceaux, Neneh Cherry invite deux membres du steel band londonien Mangrove, qui ne tardent pas à faire vibrer la place Masséna aux rythmes des Caraïbes, avant de faire carillonner leurs pans sur Natural skin deep puis le fameux Buffalo stance. « No moneyman can win my love », fait-elle répéter au public après s’être offerte un bain de foule.

Seulement une heure de concert, en raison de la programmation chargée de la soirée, mais une formidable énergie au service de chansons inusables, qui n’ont rien perdu de leur brûlante actualité.

Setlist :
Manchild
Shot gun shack
Deep vein thrombosis
Woman
Kong
Blank project
7 seconds
Faster than the truth
Natural skin deep
Buffalo stance

Neneh Cherry

C’est au tour de Jacob Banks de débarquer sur la scène Masséna au son de Love ain’t enough. Toute autre personnalité, nettement plus introspective. Très impliqué, l’Anglais vit chaque note comme si sa vie en dépendait, chante souvent les yeux fermés, s’amuse parfois à imiter de ses mains les gestes de ses musiciens. 

Sa voix rauque de stentor “growle” sur Unholy war ou Mercy, répondant au tranchant rock de l’instrumentation, autant qu’elle croone, melliflue à souhait, sur le magnifique Part time love aux délicats déliés de guitare. Un pur moment d’émotions comme seule la soul sait les produire, ce qui poussera même un spectateur à lui vociférer un « je t’aime, Jacob ».

Banks s’essayera brièvement à la langue de Molière sur un Peace of mind en guitare-voix, provoquant les rires de l’assistance : « Voulez-vous coucher, my only français. » Puis s’offrira une reprise hymnique du Fix you de Coldplay, la main levée vers le ciel. Avant de dévoiler un tout nouveau morceau, à la ferveur très churchy, donnant lieu à des claquements de mains frénétiques du public, où il répète « You can drive me by the water ».

Celui-ci reconnaît tout de suite les premières notes de claviers de Unknown (To you) et le fait savoir. Cette ballade très middle-of-the-road n’est pourtant pas ce qu’il a fait de mieux, d’autant plus qu’elle doit ici subir des chœurs enregistrés qui ne sont pas du meilleur effet. Hélas, le même traitement est réservé au Chainsmoking qui clôt le programme, qui s’en était pourtant passé à merveille lors d’un showcase donné la veille dans une grande chaîne de magasins…

Quoi qu’il en soit, difficile de rester de marbre face à cet artiste qui exsude la soul par tous les pores, accompagné en outre par d’excellents musiciens. Sa belle voix de baryton si vibrante, son charisme imposant et son répertoire assez personnel ont fait sensation auprès du public niçois.

Setlist :
Love ain’t enough
Monster
Be good to me
Mexico
Diddy bop
Mercy
Part time love
Peace of mind
Kumbaya
Fix you (Coldplay)
Drive me by the water ? (nouveau morceau)
Slow up
Unknown (To you)
Unholy war
Chainsmoking

Jacob Banks

Puis vient le clou du spectacle, le groupe légendaire pour lequel les festivaliers se sont déplacés en masse en cette chaude nuit de juillet, au nom aussi mythique que ses hits. Chic.

Alors que les musiciens avaient pris leur place sur scène quelques minutes plus tôt, Nile Rodgers fait son entrée, entouré de ses deux chanteuses, Kimberly Davis et Folami Thompson, pendant que résonnent les riffs entêtants de Chic cheer. Et transforme immédiatement les jardins de la place Masséna en discothèque géante à ciel ouvert. 

Puis sans aucun temps mort, s’enchaînent Dance dance dance, Everybody dance, I want your love et son gimmick de cuivres magique… La machine à remonter les tubes fonctionne à plein régime. Ceux de Chic mais aussi ceux, tout aussi nombreux, que le guitariste du groupe a produit pour les autres, comme l’atteste le medley qui suit, dédié à Diana Ross et Sister Sledge.

À n’en pas douter, la musique, Nile Rodgers, c’est toute sa vie. Et si l’heure est à la danse, celui-ci prend un moment pour évoquer les deux cancers qui ont failli l’emporter, ce qui donne droit à un discours des plus émouvant. Croyant ses jours comptés, il a décidé de croquer la musique à pleines dents, enregistrant, collaborant et se produisant plus que jamais il ne l’avait fait de toute sa vie. « Tonight, I’m 100% cancer-free », clame-t-il avant que les premières notes du Get lucky de Daft Punk ne retentissent. Précisant au passage que Chic est un groupe de « R&B dance disco funk soul ». Et quel groupe !

La musique de Chic n’a pas son pareil pour faire bouger les gens. Il suffit de regarder ce public niçois chauffé à blanc pour constater à quel point Nile Rodgers a fait mentir tous ceux qui avaient, au tournant des années 1980, annoncé et souhaité la mort du disco. En plus de mettre en exergue l’ubiquité de son répertoire, qui est ce soir sur toutes les lèvres, la setlist intelligemment concoctée souligne à quel point la musique enregistrée par Rodgers a su traverser les genres et les époques. Un medley consacré à ses productions pour des artistes pop et rock tels que Madonna, David Bowie, Sheila & B. Devotion ou encore Carly Simon laisse entrevoir le rôle inestimable qu’il a tenu pour faire passer le monde de la musique, que l’on sait si ségrégationniste, du noir et blanc à la couleur.

Mais surtout, en reliant les tubes originaux aux morceaux qui les ont samplés, alors que tant d’autres s’offusquent d’un tel traitement, Nile Rodgers rappelle que chaque génération s’est appropriée les tubes de Chic à sa façon et que le groupe demeure une source d’inspiration intarissable qui fait fi des barrières stylistiques. 

En effet, que peuvent bien avoir en commun les rappeurs du Sugarhill Gang et l’éphémère duo french touch Modjo ? Les premiers réinventant avec Rapper’s delight le fameux Good times à coups de rimes percutantes à la fin des années 1970, les seconds offrant avec Lady une seconde vie à Soup for one au début de l’été 2000. Seul manquait au programme le Love like this de Faith Evans pour les années 90, qui aurait prolongé Chic cheer d’une belle manière mais passons sur ce détail.

Un précieux héritage qui se prolonge bien évidemment dans les années 2010 avec le Get lucky de Daft Punk, dont la chanteuse Kimberly Davis donna une version soulful en diable, entamée par une intro piano-voix alanguie, comme en clin d’œil à d’autres grands hymnes disco ou post-disco tels Somebody else’s guy, Love hangover ou Last dance.

Si sa partenaire Folami est loin de démériter, Davis est indiscutablement celle qui en impose le plus, se laissant parfois aller à des démonstrations de ses talents vocaux. Il faut aussi saluer le travail remarquable des musiciens, qui s’évertuent à reconstituer la magie des enregistrements studio.

Près de deux heures d’un show éblouissant que l’on n’a pas vu passer. À la sortie, je surprends la conversation d’un spectateur, encore abasourdi par ce qu’il vient de voir et d’entendre : « En rentrant, je regarde où leur prochain concert a lieu et peu importe où c’est, j’y vais. » On vous avait prévenus, la musique de Chic n’a pas son pareil pour faire bouger les gens.

Setlist :
Chic cheer (Chic)
Dance dance dance (Chic)
Everybody dance (Chic)
I want your love (Chic)
I’m coming out (Diana Ross)
Upside down (Diana Ross)
Gettin’ jiggy wit it (Will Smith) / He’s the greatest dancer (Sister Sledge)
We are family (Sister Sledge)
Like a virgin (Madonna)
Material girl (Madonna)
Modern love (David Bowie)
Spacer (Sheila & B. Devotion)
Why (Carly Simon)
Soup for one (Chic) / Lady (Modjo)
My feet keep dancing (Chic)
I’ll be there (Chic)
Get lucky (Daft Punk)
My forbidden lover (Chic)
Let’s dance (David Bowie)
Le freak (Chic)
Good times (Chic) / Rapper’s delight (The Sugarhill Gang)

Nile Rodgers & Chic

Texte : Mathieu Presseq
Photos © Frédéric Ragot

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