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Live reports / 24.06.2024

Mavis Staples, Casino de Paris, 2024

18 juin 2024.

« That’s history », annonce Mavis Staples en se désignant elle-même du doigt. Mesurons-le : ses 85 ans – et presque autant d’années de carrière – approchent à grands pas. Mais elle rappelle surtout qu’elle est là « pour passer un bon moment », et qu’elle compte bien nous emmener avec elle ce faisant. Monument de la musique soul et de l’histoire afro-américaine, Staples est plutôt du genre à s’amuser sur scène et avec son public : la leçon d’histoire sera donnée, mais en chanson et sans sermon. 

Retrouver Mavis et sa lumière à Paris, en ce mois de juin franchement morose, c’est un peu comme rentrer à la maison. Entre deux blagues et quelques anecdotes, Staples enchaîne les titres qu’elle a au départ chantés avec le groupe familial. Mais également ceux de sa carrière solo, parmi lesquels le superbe Who told you that, écrit pour elle par Jeff Tweedy, nous fait nous demander, une fois de plus, comment une si petite dame peut sortir des graves si profonds (la facilité avec laquelle elle chante la phrase-titre reste assez incroyable, il faut bien le dire).

Les cinq qui accompagnent Mavis Staples sur scène donnent le sentiment non pas d’un club, mais d’une véritable famille qui connaît la chanteuse et son répertoire sur le bout des doigts. Elle, de son côté, sait céder quelques couplets ici et là aux choristes, pour mieux reprendre ensuite. C’est qu’elle n’est pas seule : il y a effectivement plusieurs « soldier[s] in the army of love »

Tout en fluidité, c’est ainsi que les choristes Saundra Williams et Kelly Hogan se partagent Can you get to that (une reprise de Funkadelic enregistrée sur l’album “One True Vine” en 2013), laissant à Mavis la possibilité de se reposer quelques instants. Pour attaquer avec force le refrain : c’est sa voix qui tonne sur le « I wanna know if you can get to that ».  

Ce soir, ils sont un ensemble à la cohésion maximale, menés par Rick Holmstrom, à la fois guitariste, vocaliste, choriste et véritable ouvrier de cette machine bien huilée. C’est lui qui répète à Staples les plaisanteries lancées à la volée depuis l’audience, lui aussi qui donne de la voix pour ajouter aux chœurs la pluralité et le gospel nécessaire. C’est lui, surtout, qui assure sans exagération mais avec grande précision la rythmique de la majorité des morceaux. 

Le funky City in the sky arrive, et avec lui un inévitable moment de fatigue de mi-concert pour l’octogénaire. Assise sur son siège, le micro à plus d’un mètre d’elle, c’est pourtant sa voix qui, lorsque les « I fly away » s’accélèrent à la fin du morceau, pousse le public à les encourager.

Holmstrom et Staples ensemble démarrent Let’s do it again et s’amusent des réactions du public : le « I like you lady » qu’il lance est reçu avec quelques exclamations, multipliées lorsqu’il se voit répondre un espiègle « Well… » faussement suggestif de la part de la reine de la soirée. Le contralto de l’Américaine appuie la fébrilité du morceau et, en accord avec la ligne de basse, le couple assis devant nous oscille en rythme. On regrette un peu d’être venue seule… Avec sa sensualité maîtrisée, jusque dans les moindres respirations, Do it again fait remonter la chaleur dans la salle, et dissipe nos craintes quant à l’épuisement de la chanteuse. 

On regarde rapidement autour de nous, et tous portent le même sourire aux lèvres, amusés face à la joie évidente qu’a Mavis à répéter les « do it again » avec la même malice que lorsqu’elle le faisait jeune femme. Elle en rigole elle-même, nous expliquant alors devenir « trop âgée pour ça ». Au vu de l’envolée vocale qui clôture la chanson et de l’énergie retrouvée de la dame, on n’est pas si sûre de la croire. 

Le titre se termine, ponctué de rires et Mavis jette quelques mots au passage : Curtis Mayfield, 1975. L’année de sortie du film de Sydney Poitier Let’s Do It Again, pour la bande originale duquel la famille Staples et Mayfield enregistrent ensemble ce titre éponyme. Un nom, une date : petite leçon d’histoire, mine de rien.

Rick Holmstrom, Mavis Staples

La voix de Saundra Williams brille sur la majorité de Friendship, pour s’effacer discrètement lorsque Mavis Staples, toute ragaillardie, se relève. Les regards échangés avec les musiciens alors qu’elle reprend la belle ballade soul écrite par son paternel (« We’ve got friendship / The kind that lasts a lifetime ») nous rappellent qu’on assiste à un moment précieux.

Déjà, le tube des Staples Singers Respect yourself annonce que se profile la fin du set. C’est Rick Holmstrom qui l’entame seul, soutenu par les « sing! » que Mavis lui envoie, et la participation d’un public qui semble enfin décidé à donner un peu plus de lui-même. Hymne oblige, Staples ne reste pas assise très longtemps et lève, sous les applaudissements, un poing fermé dans les airs lorsque résonnent les dernières notes de ce classique prônant le respect de soi et des autres, guide pour la lutte collective (« If you disrespect anybody that you run to / How in the world do you thing anybody’s supposed to respect you? »). Collectif et engagé, le titre reste toujours d’actualité. Leçon d’histoire encore une fois. 

S’ensuit un génial ping-pong vocal entre Rick Holmstrom et Mavis Staples sur le refrain de Slippery people. Il questionne, elle répond, et, rejoints par les deux choristes, ils amènent ce titre de Talking Heads vers une réinterprétation à la fois gospel et électrisée.

Elle scanne un instant des yeux la salle, et s’étonne que le public parisien ne semble pas connaître David Byrne, alors que ce morceau est pourtant un habitué de sa setlist. Repris d’abord avec les Staples Singers dans l’émission Soul Train, puis seule ou bien accompagnée (notamment avec Byrne lui-même à l’occasion du concert-célébration des 80 bougies de la chanteuse), il a été joué à chacun des derniers concerts parisiens de Mavis Staples, il y a deux et cinq ans. Une très belle version live figure également sur son “Live in London” (2019). Mais rien n’égale le fait d’entendre les growls de Mavis en direct.

Le collectif Heavy makes you happy (Sha-na-boom-boom) clôture la soirée. Sans s’éterniser, Mavis salue puis disparaît, laissant son groupe dissiper les derniers « sha-na-boom-boom » dans l’air. Les lumières se rallument vite, sans que l’on puisse espérer quelques sons bonus – ce qui se comprend parfaitement, après légèrement plus d’une heure de show.

Un court instant, on se prend à regretter de n’avoir pas entendu plus de titres issus des plus récents et non moins excellents “If All I Was Black” (2017) et “We Get By” (2019). Mais quand on chante depuis aussi longtemps, il faut forcément faire des choix. On ne boudera même pas l’absence de mention de son tout nouveau single Worthy, sorti le matin même du concert. Ce soir, le Casino de Paris a plutôt eu droit à une collection des plus beaux titres de la carrière de l’Américaine, dont la voix persiste à résonner – et c’est bien heureux ! – toujours aussi fort et juste. Patronne, légende, icône. Les plus jeunes diraient GOAT, pour Greatest Of All Time, la meilleure de tous les temps. Très simplement, mais avec toute l’honnêteté du monde, on dit surtout merci.

Texte : Kiessée Domart-N’Sondé
Photos © J-M Rock’n’Blues
Plus de photos ici.

Setlist
• If you’re ready (Come go with me)
• I’m just another soldier
• Hand writing on the wall
• Who told you that
• Can you get to that 
• City in the sky
• Let’s do it again
• Oh la de da
• Friendship
• Far celestial shore
• Respect yourself
• Slippery people
• Heavy makes you happy (Sha-na-boom-boom)

Kelly Hogan, Saundra Williams, Rick Holmstrom, Mavis Staples

Kelly Hogan, Saundra Williams