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Hommages / 17.09.2020

Roy C. Hammond (1939-2020)

Musicien autant qu’entrepreneur, Roy C. Hammond, dont la plupart des disques personnels sont sortis sous le nom de Roy C, a tout fait au cours d’une carrière qui couvre six décennies – chanteur, producteur, auteur-compositeur, patron de label… – et qui se caractérise par sa farouche volonté d’indépendance et une certaine réputation de dureté en affaire. S’il n’a jamais vraiment eu accès au succès grand public, même au niveau du R&B, il est à l’origine d’un classique majeur, l’éternel Impeach the President, crédité aux Honey Drippers, et plusieurs de ses albums, notamment ceux gravés pour Mercury dans les années 1970, sont considérés comme des disques majeurs. 

Né à Newington en Géorgie – il fera référence des années plus tard à sa ville natale dans son controversé Saved By the bell (Infidelity Georgia) –, il fait ses débuts musicaux sur la scène de Long Beach, dans l’état de New York au sein des Genies, un groupe vocal dont il partage le chant principal avec Claude Johnson, future moitié du duo Don & Juan. Découvert par le producteur Bob Shad, le groupe décroche un petit succès en 1959 avec son premier single, Who’s that knocking, mais ne parvient pas à reproduire l’exploit avec les disques suivants. Le départ de Hammond pour l’armée met un terme à l’aventure, mais pas aux projets musicaux de celui-ci. Dès son retour, en 1965, il publie sur son propre label un titre écrit, produit et interprété par ses soins, Shotgun wedding. Avec son intro accrocheuse, à la limite de la novelty, et son sujet un peu provocateur – l’expression « shotgun wedding » évoque les mariages organisés de toute urgence pour cause de grossesse imprévue –, le disque attire vite l’attention.

Repris en licence par le label Black Hawk, le titre se fait une place dans le classement R&B de Billboard et monte jusqu’au 14e rang. Il devient même un tube majeur en Grande-Bretagne, où, sorti sur Island, il atteint la 6e place des charts, aboutissant à la sortie opportuniste d’un album sur le label local sans scrupule Ember, “That ‘Shotgun Wedding’ Man’… intégralement composé de faces anciennes gravées avec les Genies ! Réédité quelques années plus tard, en 1972, le morceau fera son retour dans les classements britanniques, à la 8e place… 

En attendant, Hammond peine à retrouver le succès, malgré une série de singles pour Black Hawk, Shout et Smash (ce dernier sous le nom de Little Frankie), puis, à partir du début des années 1970, pour son propre label, Alaga. Got to get enough (Of your sweet love stuff), coproduit et coécrit avec le guitariste James Hines, un de ses collaborateurs réguliers tout au long de sa carrière, lui permet de retrouver en 1971 le classement R&B, à une modeste 45e place. La face B, Open letter to the President, lui permet de laisser libre cour à son goût pour la critique sociale et politique.

Il signe ensuite avec Mercury, où il publie entre 1973 et 1977 trois albums très réussis, “Sex and Soul”, “Something Nice” et  “More Sex and More Soul”, et décroche quelques succès mineurs dans les charts R&B, tout en écrivant et produisant un album et une série de singles pour un groupe vocal, Mark IV. Malgré la signature avec Mercury, Hammond n’a pas mis en sommeil Alaga, et c’est sur ce label que sort en 1973 Impeach the President, un morceau écrit et produit par Hammond, qui y participe également au chant, et crédité aux Honey Dippers, un groupe de jeunes musiciens qu’il a découvert. Bien qu’il ne connaisse à sa sortie qu’un succès commercial d’estime, le morceau devient un classique underground immédiat qui n’a pas perdu de sa pertinence avec le temps : lors de l’annonce de la procédure d’impeachment dirigé contre Donald Trump en septembre 2019, le titre connaît un nouvelle popularité, avec une augmentation soudaine de ses téléchargements de 1053 % selon Billboard ! Une nouvelle qui a dû réjouir Hammond, dont le dernier statut Facebook, posté quelques jours avant son décès, était « 1 month closer to getting rid of Dump Trump!!!! Vote Nov 3!!!!! Our lives depend on it!!! ».

Au-delà de son impact politique, Impeach the President devient également, dès les années 1980, un des titres les plus samplés par les producteurs, apparaissant notamment dans des titres de Eric B & Rakim, NWA, LL Cool J, De La Soul, Naughty by Nature, Janet Jackson, Prince, Wu Tang Clan, Amy Winehouse, 50 Cent, Stevie Wonder… Piégé par des businessmen mal intentionnés, Hammond est cependant privé d’une bonne partie de l’argent qu’il aurait dû toucher dans l’histoire, son copyright faisant l’objet de longues procédures judiciaires.

Abandonné par Mercury – sans doute en raison de ses prises de positions politiques –, Hammond poursuit sa carrière sur un autre de ses labels, Three Gems, sur lequel il publie à partir des années 1980 ses propres disques, mais aussi ses productions pour d’autres artistes comme le chanteur Bobby Bowens ou l’ancien Temptations Dennis Edwards. Installé à Allendale, en Caroline du Sud, désormais éloigné du milieu R&B mainstream, il ouvre son propre magasin de disque et s’impose sur la scène beach music locale. Il devient également une figure du circuit southern soul, auquel sont destinés ses derniers albums, parmi lesquels “I’m Working Hard For You Baby”,  “I’m In Too Deep” et “Don’t Let Our Love Die”, tous publiés sur Three Gems. Son dernier album recensé, “Give Me A Chance”, est sorti en 2014, mais il restait jusqu’à ces derniers mois un habitué du circuit des festivals locaux, partageant l’affiche avec d’autres figures du genre comme Calvin Richardson, Sir Charles Jones, Theodis Ealey, Nellie “Tiger” Travis, Bobby Rush, Betty Wright et Lenny Williams.

Texte : Frédéric Adrian
Photo © DR

Frédéric AdrianRoy CRoy C. Hammond