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Live reports / 20.05.2019

New Orleans Jazz Fest, Part. 4

4 et 5 mai 2019.

Day 7

Comment dit-on au Jazz Fest : matinée pluvieuse, journée heureuse ? Peut-être bien. En tout cas, les orages des premières heures du jour commencent par retarder à nouveau d’une bonne heure l’ouverture des portes du festival. Exit par exemple l’interview publique que devait donner Shirley Caesar. Du coup, on prend le train en marche en écoutant le toujours jeune Kenny Neal. Le chanteur et guitariste louisianais a eu le bon goût d’inviter son vénérable aîné Henry Gray. À 94 ans, ce dernier est l’un des quelques nonagénaires que l’on aura le plaisir d’applaudir durant cette huitaine.

Shirley Caesar, elle, va sur ses 81 ans. Dire que ce petit bout de femme a commencé sa carrière professionnelle à la fin des années cinquante, au sein des Caravans ! Je ne l’avais jamais vue sur scène, et c’est un choc, ou plutôt le pied : entourée d’un excellent groupe, celle que l’on surnomme The First Lady of Gospel remue ciel et terre et ne tient pas en place. Rapidement, elle s’offre une descente au pied de la scène, puis au milieu du public. Plus tard, elle se joint à une chorégraphie simple mais efficace avec ses quatre choristes. On identifie un morceau où elle évoque l’importance de prendre soin de sa mère (peut-être Don’t drive your mama away), on parvient cette fois-ci à faire abstraction d’un niveau sonore quasiment assourdissant, puis on s’inquiète un instant quand la scène se vide au bout de trente minutes. Mais on s’extasie finalement quand le show reprend de plus belle. La pasteure Shirley Caesar est l’une des dernières légendes vivantes du gospel ; cet après-midi, on a  la confirmation qu’elle est une grande dame. En fin de spectacle, elle interroge le public et demande à savoir qui est la femme la plus âgée de l’assistance. Des mains se lèvent et le pompon revient à une nonagénaire à laquelle Shirley Caesar remet un billet de cent dollars sorti de son sac à main personnel ! « In God we trust », est-il écrit sur la monnaie américaine. On pourrait tout aussi bien dire « In the money we trust »… 

Kenny Neal © Douglas Mason
Shirley Caesar © Joshua Brasted

Depuis plusieurs années, Aaron Neville ne vit plus à La Nouvelle-Orléans mais à la campagne près de New York. Dans un article récent, l’extraordinaire chanteur se plaint qu’il ne soit invité à sa produire dans sa ville natale qu’à l’occasion du Jazz Fest. À 16 heures, hors de question de manquer son concert. Accompagné d’un quartet minimaliste cruellement marqué par l’absence de Charles, son défunt frère saxophoniste, notre falsetto préféré n’a rien perdu de son impressionnante carrure. En revanche (est-ce en raison d’une assistance peu attentive ?), on n’échappe pas une désagréable impression de routine. Tous les tubes et autres classiques du rhythm and blues sont là. On s’attendait à vibrer à l’écoute de Yellow moon et de A change is gonna come ; mais le soufflé retombe vite entre deux morceaux et notre champion est toujours aussi peu loquace. C’est une relative déception. 

Aaron Neville © Joshua Brasted

Pour le spectacle suivant, la foule des grands jours s’est massée devant la scène Gentilly. À 17 heures 45 pétantes, les premières mesures de I’m coming out envahissent le ciel à nouveau dégagé de La Nouvelle-Orléans. Et si le concert de Diana Ross était la bonne surprise que l’on n’attendait pas vraiment ? De fait, cheveux au vent, la diva apparaît dans une éclatante tenue jaune vif. Ce sera la première d’une série de quatre (les autres sont rouges, blanches et noires) ! Toujours filmée de plein pied mais jamais en gros plan, Diana parcourt la scène de long en large. Sa présence nous fait l’effet d’un rêve éveillé : fermer les yeux un instant, les rouvrir et constater qu’elle est toujours là, belle et visiblement heureuse, à quelques centaines de mètres de soi. Après des débuts un peu brouillon en raison d’une balance imparfaite, le son devient ensuite aussi séduisant que l’image. Rehaussé d’un excellent trio de choristes et d’un saxophoniste parfait, le groupe remplit formidablement sa mission, celle de nous faire exulter au rythme de tubes planétaires fort bien interprétés par l’une des plus grandes légendes des musiques populaires. Logiquement, le milieu du show est consacré à des ballades dont certaines lorgnent la variété, mais la fête reprend rapidement ses droits. Le final est un feu d’artifice et après Ain’t no mountain high enough, on se prend même à apprécier I will survive ! Signe ultime que l’on vient de passer un moment exceptionnel, Miss Ross nous offre un dernier salut alors même que, s’il n’avait pas encore fait jour, les lumières auraient déjà été rallumées dans la salle et le matériel de scène aurait commencé à être rangé. Voilà sans aucun doute l’un des grands moments de cette édition anniversaire. 

Day 8

Passons sur l’inconfort permanent que procure la sonorisation de la tente blues. Signalons tout de même la présence de l’attachant Ironing Board Sam : en 1970, l’année de la première édition du festival, il jouait déjà à La Nouvelle-Orléans et ses faces anciennes sont à rechercher sur un vinyle édité par les Français d’En Avant la Zizique. Mentionnons la bonne prestation du plus néo-orléanais des Britanniques, Jon Cleary, et arrêtons-nous sur l’hommage d’une ville à l’un de ses plus brillants compositeurs et arrangeurs, Allen Toussaint. Deux ans et demi après sa disparition, un aréopage d’enfants du pays joue sa géniale musique sur la grande scène Acura. L’orchestre est le sien ; il est donc inutile de dire qu’il est d’une grande élégance. Programmée quatre jours plus tôt, Rita Coolidge est restée, c’est elle qui ouvre le bal des invités au rang desquels on citera Jimmy Buffet, Irma Thomas, Cyril puis Aaron Neville. Quel bonheur d’entendre le Shoorah! shoorah! qui a contribué à la popularité de Betty Wright ! Grande joie aussi d’entonner Yes we can le poing levé ou encore de danser sur Lady marmelade et son célèbre « voulez-vous coucher avec moi ce soir ? » Tombée de rideau, impeccable, avec Southern nights. Seul regret : l’absence remarquée de Dr. John ; son état de santé le contraint à rester actuellement loin des scènes. 

Jon Cleary © Joshua Brasted
Tribute to Allen Toussaint avec Davell Crawford au piano © Douglas Mason

Le choix du tout dernier concert du festival est le plus difficile de tous. Cette année, John Fogerty, Maze featuring Frankie Beverly, Herbie Hancock et Buddy Guy jouent en même temps sur des scènes séparées. Que faire ? Opter pour la scène principale, celle qui accueille LE spectacle de clôture. Après avoir longtemps été confiée aux Neville Brothers, la charge d’animer la cérémonie d’au revoir et à l’année prochaine revient depuis quelques années à Trombone Shorty. Le jeune musicien a fière allure : tout de blanc vêtu et aiguisé comme un sportif de haut niveau, Troy Andrews porte haut les couleurs de sa ville et de son funk. Comment lui reprocher ses effets spectaculaires et son penchant pour les solos exaltés ? Dans le public, les jeunes gens sont nombreux et apprécient. En plus, les frissons redoublent quand plusieurs Neville sont invités à se joindre à la party. Le claviériste-chanteur Ivan et son cousin guitariste Ian, d’abord. Cyril et Aaron, ensuite. Comme la veille avec ce dernier, on a droit à Yellow moon et à Amazing grace. Superbes. Puis au désormais traditionnel One love de Bob Marley. Les accolades sont chaleureuses mais sans démonstration excessive. On s’arrête là ? « C’est tout ? », a-t-on presque envie de dire. Eh bien, non. Trombone joue un dernier morceau et le patron du festival, Quint Davis, monte sur scène pour annoncer que c’est reparti pour cinquante ans. En attendant, « à l’année prochaine ! » Plus précisément, rendez-vous au même endroit, entre le 23 avril et le 3 mai 2020. 

Trombone Shorty, Aaron Neville
Trombone Shorty © Jacqueline Marque
Acura Stage © Jacqueline Marque

Texte : Julien Crué

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