Robert Johnson, Titre à titre, part 1
Une mort violente et en pleine jeunesse, trois pierres tombales mais pas de tombe, un soi-disant pacte avec le diable, une dextérité peu commune venue de nulle part, quelques « heureux » hasards, des femmes et encore des femmes, les ingrédients nécessaires à la construction d’un mythe sont omniprésents dans la vie de Robert Johnson.
Depuis sa mort, de nombreux chercheurs, historiens, ethnologues, passionnés de blues et de la culture afro-américaine se sont mis en chasse pour tenter d’apporter des éléments tangibles sur sa vie (et sa mort). Certains avec succès, d’autres moins chanceux comme Sam Charters qui, en 1953, le croyant né au Texas, parcourt vainement cet État…
Les éléments factuels disponibles sont très peu nombreux ; outre ses enregistrements (soit 29 titres, 42 matrices[1]), on peut lister deux certificats de mariage, un certificat de décès, trois photos dont la provenance est incontestable[2], les données issues des recensements de 1910, 1920 et 1930, quelques écrits de sa main[3], quelques registres d’école, le certificat de naissance de son fils Claud Johnson et c’est tout[4].
Mais que pèsent ces quelques éléments face à un pacte avec le diable ? Que pèsent-ils face à une absence totale de visage jusqu’en 1986 ? Que pèsent-ils face à un décès aux causes restées longtemps mystérieuses, face à une disparition prématurée à la même date qu’Elvis Presley (18 août) et qui, survenue à 27 ans, le place a posteriori dans le club des rock stars morts à cet âge ? Que pèsent-ils face à une profusion de témoignages imprécis, flous, et souvent déformés ? Que pèsent ces éléments factuels ? Peu de chose en vérité.
Si Robert Leroy Johnson, l’homme, est bel et bien mort, Robert Johnson en tant que légende est lui bien vivant. Ce quasi-inconnu en son temps continue à faire couler beaucoup d’encre et à susciter polémiques sur polémiques.
Le présent article est tiré d’un ouvrage à venir, Robert Johnson : de l’homme au mythe. Il s’attache à livrer quelques clefs de décryptage des paroles de certaines de ses chansons et, chemin faisant, à tordre le cou à la légende du pacte avec le diable à un carrefour.
Cross Road Blues
San Antonio, 27 novembre 1936
I went to the crossroad, fell down on my knees
Asked the Lord above, « Have mercy, now, save poor Bob if you please »
Yeah, standin’ at the crossroad, tried to flag a ride
Didn’t nobody seem to know me, babe, everybody pass me by
Standin’ at the crossroad, baby, risin’ sun goin’ down
I believe to my soul, now, poor Bob is sinkin’ down
You can run, you can run, tell my friend Willie Brown
That I got the crossroad blues this mornin’, Lord, baby, I’m sinkin’ down
And I went to the crossroad, mama, I looked East and West
Lord, I didn’t have no sweet woman, ooh well, babe, in my distress
Robert Johnson, Cross Road Blues
Robert Johnson est-il allé à un carrefour pour acquérir son extraordinaire virtuosité ? Ou comme il le déclare, faisait-il de l’auto-stop et constatant que personne ne s’arrête – alors que le soleil se couche – a-t-il demandé à un passant de prévenir son ami Willie Brown ?

1- Comme Robert Johnson était parfaitement au fait des pratiques hoodoo et que son répertoire, truffé de références, en témoigne, il est généralement admis que Cross Road Blues doit être interprété dans ce cadre. Il se serait ainsi rendu à un carrefour pour y conclure un pacte avec le diable lui assurant une virtuosité instrumentale hors du commun.
Cette légende, certes racontée par un Johnson – en l’occurrence Ledell, qui parlait de son frère Tommy[5], a été recueillie en 1966 par David Evans et Marina Bokelman, alors étudiants, lors d’un travail de terrain dans le Sud :
« In September 1966 Marina Bokelman and I returned from a fieldwork in the South and reported to our professors and fellow graduate students that we have collected a legend of a pact with the devil at a crossroads from Rev Ledell Johnson that he ascribed to his brother, the famous bluesman Tommy Johnson. [6]
Robert Johnson, lui, n’a jamais évoqué un quelconque pacte. Seules Clara Smith avec Done Sold My Soul to the Devil (1924) et Merline Johnson avec Sold it to the Devil (1937) ont fait référence à une transaction avec le diable. Notons qu’à ce stade, il n’est question que d’une transaction ; ces deux textes ne font aucunement allusion à un carrefour. Il faut attendre 1957 pour qu’une telle transaction, à un carrefour, soit explicitement évoquée, en l’occurence par Leroy Rozier alias Cousin Leroy :
Well I walked down by the crossroads
Just to learn how to play my guitar
Well a man walked up, ‘Son, let me tune it’
That was the devil, that was the devil
Cousin Leroy, Crossroads, New York (août 1957)[7]
En 1941(ou 1942), Alan Lomax interview David « Honeyboy » Edwards pour le compte de la bibliothèque du Congrès :
Lomax : If you were playing at a dance with a guitar in your hands, drinking and all that, you think you’d just go to Hell if you get killed ?
Edwards : I believe I would
Lomax : You think Robert Johnson went the wrong way?
Edwards : yes
Lomax : you think he did, huh ?
Edwards : Yes I don’t believe he was saved
Lomax : So you think blues and all this is the devil’s business ?
Edwards : Well I believe the blues is
Lomax : You’re just the Devil’s child right now, aren’t you?
Edwards : I’m the Devil’s child right now.
Lomax : Play me a little of that Hesitation songs?

Cette interview est menée (ou plutôt mal-menée !) par Lomax, qui ne pose que des questions fermées ; on sait en effet que ce type de questions induit fortement les réponses. Par ailleurs, il n’approfondit pas le questionnement ; après la question « You’re just the Devil’s child right now, aren’t you? », au lieu de creuser le sujet, il demande à Honeyboy de lui jouer « a little of that Hesitation songs. »
Dans son article ʺWhat Did Robert Johnson Encounter at the Crossroads Part Iʺ, Ted Gioia tire une conclusion erronée de cette interview ; il écrit en effet : « Edwards déclare que son ami Robert Johnson était impliqué dans le devil’s business. [8]»
Or strictement rien dans cette interview ne permet d’arriver à une telle conclusion : Edwards acquiesce à l’affirmation de Lomax lorsque celui-ci lui dit (question fermée) que Robert Johnson qui joue la « musique du diable » est sur la mauvaise pente (the wrong way) et qu’il ne peut être sauvé car il est un enfant du diable. Il acquiesce à nouveau lorsque Lomax lui demande (nouvelle question fermée) s’il pense que le blues « and all this is the devil’s business. » Lomax ne parle plus alors de Robert Johnson, mais du blues en général… Edwards ne s’y trompe pas, puisqu’il répond, « well I believe the blues is. »
Dans cette interview, il n’est ni question de carrefour, ni d’un quelconque pacte. Contrairement à ce que déclare Ted Gioa, Honeyboy Edwards se contente de confirmer que le blues est considéré comme la musique du diable par une bonne partie de la population afro-américaine.
Il n’est pas un seul blues singer de l’époque qui n’ait pas été tiraillé face à ce dilemme, musique sacrée-musique du diable. On ne compte pas les blues singers, de Blind Lemon Jefferson et Charley Patton à Little Richard, qui sont allègrement passés d’un répertoire à l’autre. Il faut concevoir qu’il existait une réelle frontière entre ces deux univers, qui amène la propre sœur de Charley Patton à refuser d’écouter le test pressing qu’il lui tend, ou qui conduit la belle-famille de Robert Johnson à refuser de le laisser entrer lorsqu’il lui rend visite, et à l’accuser, car il joue la musique du diable, de la mort de leur fille et de son bébé…
Si Hellhound on my Trail, Come on in my Kitchen, Stones in my Passway et Little Queen of Spades contiennent des références explicites (implicites dans Stones in my Passway[9]) à des pratiques magiques, on voit mal en revanche, ce qui pourrait nous amener à interpréter Cross Road Blues dans ce cadre.
Debra DeSalvo tente pourtant – sans convaincre, de le faire dans The Language of the Blues (p 156) sous prétexte que ride est le terme utilisé dans le vaudou lorsque « a God will descend to « ride » the body of the worshipper who is prepared to attain a state of ecstatic union with the divine. » Certes ride peut effectivement prendre cette signification, mais dans le cas d’espèce, aucun élément du texte ne vient la conforter…
2- Pour comprendre Cross Road Blues, c’est donc vers une autre explication, beaucoup plus crédible, qu’il faut nous tourner.
Dans une Amérique ségrégationniste, une maxime est bien ancrée dans la tête de tout Afro-Américain qui se déplace : ‘Nigger, don’t let the sun set on you here.’ Cette phrase pouvait être placardée à l’entrée de certains comtés et de certaines villes, dites « Sundown Towns ». De telles communautés se sont développées à partir de la reprise en mains du Sud par les suprémacistes. L’encyclopédie de l’Arkansas note ainsi « qu’entre 1890 et 1968, des milliers de villes à travers les États-Unis ont chassé leur population noire ou ont pris des mesures pour interdire aux Afro-Américains d’y vivre. » S’y trouver alors que la nuit tombe est donc une situation potentiellement dangereuse.

Lorsque Willie Harris chante,
Don’t you never drive a stranger from your door
Never drive a stranger from your door
If he come to your home, got no place to go,
Make him down a pallet on your floor.
Never Drive a Stranger From your Door, Willie Harris (1930)
il fait allusion, sans doute aucun, au danger qui le menace en tant qu’étranger dans une localité, et il lance un appel à la solidarité (make (me) down a pallet in your floor.)
Annye C. Anderson note que Robert Leroy était parfaitement au fait de ce danger : « He doesn’t want sundown to catch him where he isn’t supposed to be. (…) He knows if you get wrong in the white folk’s neighborhood, they harm you [10].»
3- C’est précisément parce qu’il se sent en danger (I believe I’m sinkin’ down) car la nuit tombe que, dans le premier couplet, Robert Johnson invoque le nom du Seigneur : Have mercy, now, save poor Bob if you please. On peut voir dans cette invocation, comme le fait Gayle Dean Wardlow[11] , une référence à la lettre de Saint Paul aux Romains (10:13), « car quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé[12] ».
4- Un autre élément vient conforter cette interprétation des paroles. Annye C. Anderson raconte en effet que dès sa plus tendre enfance, elle a écouté les sermons de son oncle et du mari de sa demi-sœur, tous les deux preachers ; l’un de leurs thèmes préférés était celui du carrefour, non pas celui où on livre son âme au diable, mais celui où le voyageur est face à plusieurs choix et se doit de prendre une décision :
« We had two ministers in the family, Reverend Cross, my aunt Ida’s husband, who lived nearby, and Brother Granville, sister Bessie’s husband. (…) I heard Rev. Cross preach about the crossroads. He said, « At the crossroads, you must make a decision, determine whether you’re going to be Christian and believe ». He got that from Jeremiah 6:16, « Stand at the crossroads and look; ask for the ancient paths, ask where the good way is, and walk in it, and you will find rest for your souls. But you said, « We will not walk in it ». I don’t know if Brother Robert got his song straight from Rev. Cross, but that’s how we were exposed to the idea of the crossroads, listening to the ministers argue in the tent revival over Georgia Avenue. He’s probably heard Brother Granville and Rev. Cross saying that. He picked it up. [13]»
Or c’est cette représentation du carrefour qui a baigné toute l’enfance du jeune Robert Leroy.
5- Notons pour terminer que le fait qu’il s’adresse manifestement à une personne en chair et en os à laquelle il demande de prévenir son ami Willie Brown ne fait que renforcer cette interprétation.
« Tell my friend-boy Willie Brown Lord,
That I’m standin’ at the crossroad, babe,
I believe I’m sinkin’ down [14]»
Si, contre toute logique, c’est la version du pacte avec le diable qui s’est imposée dans l’imaginaire collectif, c’est que l’histoire d’un pacte avec le diable à minuit dans un carrefour, censé être à l’origine de son extraordinaire virtuosité, est une histoire véritablement extra-ordinaire, propre à piquer la curiosité et susciter l’intérêt. On ne construit pas en effet un mythe en renvoyant la société étatsunienne à certaines de ses faces sombres, celles du Ku Klux Klan et des Sundown Towns.
La légende du cross road est une extraordinaire aubaine pour les gens de marketing : Steve Berkowitz, chargé de la réédition de l’œuvre de Robert Johnson pour le compte de Sony Legacy à l’occasion du centenaire de sa naissance supposée (2011), en convient volontiers :
« That was always the heart and soul of the marketing plan. We always knew the music was great. But a guy sells his soul to the devil at midnight down at the crossroads, comes back and plays the hell out of the guitar, and then he dies. I mean, it’s a spectacular story. [15]»
Sans doute exaspéré par la prégnance de la légende, Bruce Conforth a récemment écrit sur la page Facebook de Blues Legend:
« THERE WAS NO CROSSROADS.
JOHNSON NEVER MADE A DEAL AT THE CROSSROADS.
JOHNSON NEVER SAID HE DID.
AND HIS SONG CROSS ROAD BLUES HAS NOTHING TO DO WITH THE DEVIL[16]. »
On ne peut être plus clair !
(à suivre)
Texte : Jean-Paul Levet
Photo d’ouverture : Photo © DR / Hachette Books
[1]En incluant l’alternate take de Traveling Riverside Blues exhumée des archives d’Alan Lomax et publiée en 2011.
[2]La troisième figure en couverture de Brother Robert, livre rassemblant les souvenirs d’Annye C. Anderson. Une quatrième photo, non publiée à ce jour, a été confiée à Robert « Mack » McCormick par la demi-sœur de Robert Johnson, Carrie Dodds/Thompson ; elle le montrerait en compagnie du fils de Carrie, Lewis, en costume de la Marine. Elle n’a jamais été rendue publique.
[3]Deux signatures sur ses certificats de mariage, quelques mots au verso de la « photo booth », une carte postale envoyée à sa demi-sœur Carrie et un mot contenant ses « dying words » selon les termes Annye C. Anderson in Brother Robert.
[4]Encore faut-il noter que ces éléments factuels livrent des informations pour certaines, contradictoires : Robert Johnson est ainsi mentionné comme célibataire sur son certificat de décès alors qu’il a été marié deux fois, et les dates de naissance indiquées sur les divers documents sont à la fois approximatives et contradictoires.
[5]Tommy Johnson,
[6]David Evans, « Expounding the Myth of Robert Johnson », Living Blues n°293.
[7]Source, Tomko, Gene, « Look for me and I’ll be Gone: The Mysterious Life of Cousin Leroy », Living Blues n°217, hiver 2012.
[8]« Edwards declares that his friend Robert Johnson was caught up in the “Devil’s business. »
[9]Sur le décryptage de ce chant, Cf, « Stones in my Passway : Hoodoo and Blues. » in Talkin’ About the Blues, Jean-Paul Levet (2024)
[10]Brother Robert p 57.
[11]Chasin’ that Devil Music p 201.
[12] « Whosoever shall call upon the name of the Lord shall be saved. »
[13]Brother Robert p 74.
[14]Cross Road Blues (take II)
[15]Cité par Joel Rose in « Robert Johnson at 100: Still Dispelling Myths » https://www.npr.org/2011/05/07/136063911/robert-johnson-at-100-still-dispelling-myths
[16]Les majuscules sont de Conforth.