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Live reports / 02.04.2024

Thundercat, Salle Pleyel, Paris

23 mars, salle Pleyel

Remarqué dès les années 2000 pour ses prouesses instrumentales au sein du groupe rock musclé Suicidal Tendencies puis aux côtés de Kamasi Washington, Erykah Badu et Flying Lotus, le bassiste Stephen Brunner – dit Thundercat, en hommage à sa série animée préférée, connue en France sous le nom de Cosmocats – a réussi lors de la décennie suivante à dépasser l’écueil de la virtuosité pour développer, à partir de son premier album sorti en 2011, sa propre musique et son propre univers, dans un registre jazz funk contemporain influencé, entre autres, par Herbie Hancock, George Duke ou Stanley Clark, mais aussi par des éléments venus d’univers aussi variés que le monde des jeux vidéos et celui de l’animation. 

Son implication dans l’album “To Pimp A Butterfly” de Kendrick Lamar lui permet de se faire remarquer par un large public, et son ambitieux album de 2017, “Drunk” est un réel succès critique et commercial porté par le tube Them changes – rien à voir avec la chanson de Buddy Miles du même nom. Habitué des scènes françaises depuis plus de dix ans, il s’est constitué une communauté de fans dévoués et attentifs et la salle Pleyel est complète pour l’accueillir alors que ses deux précédents passages à Paris ont moins d’un an et qu’il n’a pas publié de nouvel album depuis 2020.

En première partie, la DJ Andy4000 n’est pas aidée par le fait que les lumières restent allumées pendant son set, mais parvient par sa musique – et sans gesticulations inutiles – à emmener le public dans son univers entre hip-hop, R&B et électro, mêlant classiques et obscurités et enchaînant sans complexe Kaytradana, le producteur nigérian Sarz, Justin Timberlake, Evelyn “Champagne” King et… Technotronic ! Kitty Ca$h, une protégée de Thundercat, lui succède aux platines pour un set beaucoup plus monocolore, même si son propre Time Machine, coproduit par Thundercat et James Fauntleroy ne manque pas de charme. 

Dispositif minimal pour Thundercat : un grand dessin de chat dont les yeux changent régulièrement de couleur en fond de scène et deux plateformes sur lesquels trônent ses fidèles musiciens, le clavier Dennis Hamm et le batteur Justin Brown, tandis que lui se tient au milieu au micro, armé de sa basse – il utilisera d’ailleurs le même instrument tout au long du concert, joli pied de nez aux maniaques du matériel… Sans surprise, le répertoire emprunte largement à ses deux derniers albums, “Drunk” et “It Is What It Is”, mais il profite aussi de l’occasion pour présenter de nouvelles compositions, très bien accueillies par un public à la réjouissante ouverture d’esprit, et revisiter quelques titres moins évidents comme le Isn’t it strange gravé avec Pedro Martins.

Thundercat profite du format live et de l’évidente complicité avec des accompagnateurs qui le suivent depuis longtemps pour jouer avec ses propres chansons et en donner des versions revues, sans cependant jamais virer à la démarche “jam” ni perdre le fil musical. Si les titres les plus complexes ont leur place, comme le Lost in space/Great Scott/22-26, il laisse aussi libre cours à sa sensibilité pop avec des chansons simples et émouvantes comme Overseas, et à aucun moment sa virtuosité, effectivement impressionnante, ne prend le pas sur la musicalité. 

Par contraste avec l’intensité de sa musique, Thundercat est un leader détendu et cordial, qui échange et plaisante volontiers avec son public, acceptant la request d’une série de “cat songs” qui s’ouvre avec A fan’s mail et ses miaulements repris en chœur et évoquant longuement et avec émotion la disparition d’Akira Toriyama, le créateur de Dragonball, à qui il dédie le déchirant A message for Austin avant d’enchaîner avec sa reprise du Thousand knives de Ryuichi Sakamoto et les plus légers Tokyo et Dragonball durag.

Visiblement très attendu, Them changes marque la fin du concert, avant un rappel sur No more lies, sa collaboration avec Tame Impala. Au vu de l’enthousiasme des spectateurs tout au long des deux heures de prestation, il y a un public, aussi, pour la musique ambitieuse et sans facilité, et Thundercat y a trouvé sa place.

Texte : Frédéric Adrian
Photos © Frédéric Ragot