Live reports

02/02/2018

© J-M Rock'n'Blues

Guy King

Jazz Club Étoile, Paris 17e

Comme on dit chez nous : quel pied ! À tel point que nous avons opté pour un compte rendu écrit à trois, un set chacun, pour une triple couche de louanges à la mesure du plaisir ressenti.

Set 1 (par Jacques Périn)

Il ne fallait pas manquer ça : la seule date parisienne de Guy King au milieu d'une tournée d'une dizaine de jours. Sa première en France sous ses propres couleurs, après l'album “Truth” (Delmark), auréolé d'un Pied dans notre numéro 224. Il ne manqua pourtant pas d'évoquer sa première venue à Paris, il y a 14 ans, au sein des Gents de Willie Kent.

 


Cédric Le Goff, Guy King, Fabrice Bessouat

 

Le premier set commence à 21 heures précises, sans préambule. Le combo réunit par le batteur Fabrice Bessouat, avec Antoine Escalier à la basse et Cedric Le Goff aux claviers, a fait ses preuves en de multiples occasions ces derniers temps. Guy King peut donc se reposer sur ce groupe chevronné pour se concentrer sur sa musique. Au cours de ce premier set, il semble vouloir payer son tribut à ces musiciens qui ont façonné sa personnalité musicale, dont l'influence a nourri son inspiration. Pas étonnant qu'il commence avec le Bad case of love de B.B. King, qui a laissé une trace indélébile tant sur son chant que son jeu de guitare. Il n'oublie pas non plus sa dette envers Ray Charles, en reprenant Hey now, Albert Collins avec If you love me like you say, Junior Wells avec Little by little, avant de revenir à son grand homme, B.B., avec There must be a better world somewhere. Mais, en ayant cité ces titres, on n'a rien dit de la lumineuse profondeur qui émane de sa guitare, des images qu'elle fait surgir. Comme ses longues introductions, en solo, éthérées ou plus enracinées. La progression de ses solos est captivante à suivre, leur construction force l'admiration en parlant à notre tête, tandis que sa capacité à faire monter inexorablement la tension s'adresse directement aux tripes ! Il tord les cordes pour obtenir des sinuosités inédites, contrôle ses embardées jazz. Sa façon de jouer est également impressionnante : l'auriculaire et l'annulaire arrimés dans le creux de sa Gibson (adieu la Stratocaster en photo de l'album ?), c'est avec le pouce qu'il joue ses solos, avec une technique toute personnelle. Aucun artifice, pas de médiator, aucune pédale d'effet, un art authentique et exigeant au service exclusif du blues ! Rien d'austère pourtant dans sa démarche. Il communique avec le public, l'interpelle au cours des morceaux (Are you here ?), réussit à le faire chanter sur Little by little, arpente la scène de long en large. Le chant, qui a été le point faible des albums passés, est maintenant maîtrisé, et même son falsetto convainc. Ce premier set est une révélation, un moment de pur bonheur que l'on a envie de prolonger…
JP

 


Guy King

 


Antoine Escalier

 

Set 2 (par Nicolas Teurnier)

À la pause, quelqu’un lui a acheté un exemplaire de son premier album : raison de plus pour en jouer un morceau. Retour donc une décennie plus tôt, quand Guy King avait de longues tresses et s’élançait en solo après le décès de son mentor Willie Kent. Extrait de “Livin’ It”, ce Go out and get it est toujours aussi jubilatoire, savoureuse tranche de blues funky dans la lignée de Johnny Guitar Watson. Enchaîner naturellement sur du Jimmy Reed ? C’est possible quand un vocabulaire d’une richesse colossale nourrit vos doigts. Une belle grappe d’accords jazz coulants en tour de chauffe et voilà Guy et sa nouvelle garde rapprochée qui traînent leur Chicago blues dans la moiteur du Sud (Honest I do). Aucun souci non plus pour embrayer en mode soul avec l’imparable See saw de Don Covay, d’autant plus que Guy King est bel et bien devenu un excellent chanteur qui a su transposer dans sa voix l’art de la nuance maîtrisée qu’il ne cesse de cultiver à la guitare. Résultat, ce répertoire qui sur le papier fait un périlleux grand écart ne prend jamais l’allure d’une démonstration : impliqué corps et âme, Guy King imprime de l’intime dans tout ce qu’il joue. Et si le plaisir de soutenir un tel phénomène se lit dans l’intensité servie par son trio d’adoption Bessouat-Le Goff-Escalier, un pallier est franchi quand retentit l’immense Born under a bad sign. Sur le terrain ô combien labouré d’Albert King, Guy est magistral. Son attaque au pouce et le placement assassin de ses tirés nous transpercent. Il a ensuite l’audace de faire chanter au Jazz Club un refrain pas des plus évidents à capter, celui de son If the washing didn't get you (The rinsing will), avant d’atteindre un sommet en reprenant un autre de ses grands inspirateurs, Ray Charles. Un Georgia on my mind, tout en retenue bouillonnante. Grand frisson. Un instrumental nous fait doucement atterrir. Vite, une troisième dose.   
NT

 

 

 


Fabrice Bessouat

 

Set 3 (par Ulrick Parfum)

Le troisième set débute par Gangster of love, morceau tiré du répertoire de Johnny “Guitar” Watson auquel Guy King rendait déjà hommage dans son dernier album “Truth” (It’s about the dollar bill). Muni de sa nouvelle ES-335 blonde (en lieu et place de sa vieille Telecaster) branchée dans un simple Fender Vibroverb, Guy démontre en quelques notes qu’il est bien l’un des meilleurs guitaristes de blues contemporains, un très grand styliste. Deux traits distinctifs : un toucher d’une grande finesse, tant à la main gauche (vibrato ample ; phrasé coulé et élégant ; glissandos courant tout le long du manche) qu’à la main droite (il joue majoritairement au pouce, ce qui lui procure une rondeur et un velouté exceptionnels ; il fait usage de ses autres doigts lorsqu’il bascule en rythmique ou frappe les cordes avec son index pour des tirés en double-notes) et une richesse d’inspiration qui paraît sans limite et lui permet d’empiler les grilles de chorus sans se répéter ni lasser l’auditeur. Pas ou peu de stéréotypes chez lui, pas de “plans” préétablis (même s’il ne rechigne pas à rendre hommage à ses idoles par l’entremise d’un rappel d’octave à la B.B. ou de longs bends à la Albert King). Ses improvisations, remarquablement construites, comme scénarisées, sont plus musicales qu’instrumentales. Contrairement à la plupart de ses confrères, Guy, guitariste autodidacte et instinctif, ne calque pas de gammes sur des canevas harmoniques ; non, il bâtit des mélodies. Les passages où il “scatte” ses impros sont impressionnants, de même que ses embardées jazz intercalées au beau milieu d’un chorus bluesy. C’est aussi un maître des accords enrichis et un superbe rythmicien à la métrique souple et audacieuse. Bref, son jeu est un régal, son bagage technique étant mis au service d’une musicalité sans esbroufe, jamais prise en défaut. Preuve en est donnée avec sa reprise explosive de Sweet sixteen : une dizaine de grilles (j’avoue avoir perdu le fil en route, pris par l’intensité du moment…) montées en épingle jusqu’à atteindre un niveau de tension maximal, accentué par une sonorité évoluant progressivement d’un son clair bien crémeux à un son crunch incisif et mordant. Du grand art !

 

 


Cédric Le Goff

 

Le programme se poursuit avec le délicieux shuffle jazzy My happiness, qu’il interprétait en duo avec sa femme Sarah dans son dernier CD. Guy lui dédie la chanson et compense l’absence de contrechant féminin par des arrangements vocaux remaniés. Le résultat est réussi car Guy, en plus d’être un guitariste d’exception, se révèle également être un très bon chanteur à la voix grave et bien posée, à la puissance modulée (il joue beaucoup sur la distance d’éloignement avec le micro) et capable de basculer brusquement en voix de tête à la manière de B.B. King (ce qu’il ne se priva pas de faire dans Sweet sixteen). Le temps passe (trop) vite et la clôture approchant à grands-pas (1 h du matin), l’orchestre termine la soirée en mode funky avec Never make a move too soon, ultime occasion pour Guy d’éclabousser de sa classe un auditoire resté nombreux malgré l’horaire tardif (un signe qui ne trompe pas…).

Cette chronique ne serait pas complète sans souligner la cohésion de l’orchestre (difficile de croire qu’ils ne jouent ensemble que depuis deux semaines !) et la compétence individuelle de ses membres : Fabrice Bessouat, toujours épatant à la batterie (swing, sens des nuances, qualité des relances…) et à qui nous devons, en tant qu’organisateur, cette première tournée européenne ; Antoine Escalier, impeccable d’un bout à l’autre du show et signataire d’un formidable solo de basse en fin de set ; Cedric Le Goff aux claviers (Hammond, Rhodes), aussi convaincant en accompagnement qu’en chorus.

À l’heure où l’on se lamente trop souvent sur la raréfaction des nouveaux talents, a fortiori en blues, cette musique où tant a déjà été dit, il faut célébrer à sa juste mesure l’irruption d’un artiste tel que Guy King, un musicien jeune, au style abouti, au positionnement esthétique clair et dont l’élégance naturelle, l’appétence, l’envie d’en découdre, laissent augurer d’un bel avenir. Nous devrions d’ailleurs bientôt réentendre parler de lui : il nous confiait à la pause qu’il avait finalisé l’écriture de son prochain CD…  Cette excellente soirée devrait donc en appeler d’autres tant il apparait évident que Guy King a la capacité d’attirer en masse festivaliers et amateurs de shows en clubs. Qu’on le fasse revenir par chez nous, et vite !
UP

Texte : Jacques Périn, Nicolas Teurnier et Ulrick Parfum
Photos © J-M Rock’n’Blues

 

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