Live reports

13/01/2017

Martha High © Frédéric Ragot

Sons d’Hiver

Val-de-Marne et Paris

Avec plus d’une quinzaine d’événements en trois semaines, pour l’essentiel dans le Val-de-Marne, impossible de couvrir en détails les différents concerts proposés par Sons d’Hiver, et l’obligation de faire des choix amène à des impasses indépendantes de l’intérêt des propositions.

Pour Soul Bag, cette année, le programme commence à Fontenay-sous-Bois avec une soirée sous le signe d’un hip-hop qui refuse les clichés. En ouverture, le projet Kit de Survie défie la classification : porté par le guitariste Serge Teyssot-Gay, essentiellement connu pour son travail au sein de Noir Désir, il lui associait le batteur Cyril Bilbeaud, un de ses collaborateurs réguliers au sein du projet Zone Libre, le saxophoniste free Akosh S, l’acrobate vocal et cornettiste tout terrain Médéric Collignon et les rappeurs Marc Nammour (du groupe La Canaille) et Mike Ladd. Le résultat est à la hauteur des espérances : musicalement et politiquement, Kit de Survie tape dur et tape fort – la guitare rock de Teyssot-Gay, la pulsation tellurique de Bilbeaud et les cuivres brûlants portent à ébullition les prises de parole de Nammour et Ladd – mais surtout Kit de Survie tape juste et précis. L’écoute n’est pas confortable, mais le résultat récompense l’attention.

C’est ensuite à Charles X de se présenter. Accompagné de son live band (Minimalkonstruction à la batterie, Mama J. aux chœurs et aux percussions, Numa aux machines et le multi-instrumentiste Tony à la guitare, à la basse et aux claviers), le jeune chanteur et rappeur originaire de Los Angeles présente les titres de son nouvel album publié la veille et revisite quelques morceaux de ses disques précédents. Vu la tonalité de son répertoire, impossible pour lui de ne pas mentionner l’actualité politique de son pays d’origine, mais c’est avec sa musique qu’il en parle le mieux : s’il y a une justice, Peace, la chanson titre du dernier disque, devrait être sur toutes les ondes dans les prochaines semaines… En attendant, Charles X assure le show, sans pour autant oublier la musique. S’il est capable de plonger dans le public ou de chanter allongé sur les genoux de spectateurs assis, il se lance aussi dans une superbe version a cappella de sa ballade The letter quand une fan le lui demande. Avec une prestation plus maîtrisée que précédemment sans perdre en spontanéité, il confirme ici qu’il est sans conteste un des artistes à suivre en ce moment.

Le lendemain, c’est le cadre élégant de l’auditorium du Musée du Quai Branly qui accueillait le Voodoo Jazz Trio de Jacques Schwarz-Bart avec le percussionniste Claude Saturne et la chanteuse Moonlight Benjamin. Si ce projet s’inscrit dans la continuité du dernier album, “Jazz Racine Haïti”, du saxophoniste découvert aux côtés d’Erykah Badu et de Meshell Ndgeocello et au sein du RH Factor de Roy Hargrove, le format trio en renforce encore l’intensité. Loin de tout folklore, Schwarz-Bart prend au sérieux la tradition vaudou haïtienne et inscrit son lyrisme propre au sein du cadre d’une musique très codifiée, en interaction avec ses deux partenaires. Dotée d’une technique vocale impressionnante qui semble défier le besoin d’amplification, Moonlight Benjamin fait jeu égal avec lui et contribue largement à la réussite de l’ensemble. Le résultat est âpre mais envoutant et donne envie de suivre plus avant la démarche de Schwarz-Bart dans le domaine.

Quelques jours plus tard, c’est un autre auditorium, celui de Vincennes, qui porte le nom de Jean-Pierre-Miquel, et son acoustique de rêve qui accueille le festival pour un double programme autour du piano solo. En ouverture, le pianiste Craig Taborn, découvert aux côtés de James Carter et proche des membres de l’AACM, met sa technique percussive et son jeu sur les résonnances au service d’une musique introspective et cérébrale dont l’accès n’est pas évident, mais dont la force et l’intensité sont indéniables.

Amina Claudine Myers, qui lui succède, est membre de l’AACM depuis plus de cinquante ans et a collaboré, en plus de sa carrière personnelle, avec quelques-uns des musiciens de jazz les plus créatifs, de Lester Bowie à Anthony Braxton en passant par Archie Shepp, sans jamais perdre le lien fort qui l’unit au gospel qu’elle a pratiqué dans sa jeunesse – quelques veinards se souviennent d’un sublime concert en duo avec Fontella Bass au festival de jazz de la Villette il y a… longtemps ! C’est d’ailleurs dans ce registre que se situera essentiellement sa prestation. Après un instrumental reposant largement sur les accords typiques du genre et une version a cappella de Down on me, elle explique sa volonté de saluer par l’interprétations de « spirituals classiques » l’esprit de ceux qui l’ont précisé. Le programme repose donc essentiellement sur ce répertoire d’incunables religieux, de Steal away à Motherless child en passant par le moins connu – mais très beau – My soul’s been anchored in the Lord. Si la ferveur est présente dans ses interprétations, il faut bien admettre que la voix de Myers est loin de son sommet – elle prend d’ailleurs à plusieurs reprises des cachets pendant sa prestation. Elle abandonne en fin de concert son piano pour l’orgue, avec lequel elle interprète deux instrumentaux avant de finir par une belle version de Hard times blues en hommage à John Lee Hooker, qu’elle présente comme un de ses musiciens préférés. Dommage que la soirée se termine sans une rencontre entre les deux artistes, il aurait été intéressant de voir comment leurs deux approches très distinctes pouvaient se répondre.

Le dimanche suivant, c’est une salle du cinéma La Pléiade, à Cachan qui accueille un double programme associant deux jeunes saxophonistes. Le premier à se présenter est James Brandon Lewis, qui peut se revendiquer d’un double parrainage peu commun : celui de Sonny Rollins et celui de Wadada Leo Smith ! Avant de monter sur scène, Lewis a prévenu, par l’intermédiaire de l’organisation : ça va jouer fort. Et de fait, c’est une vraie tornade à l’énergie très rock qui se déchaîne dès la montée sur scène de Lewis et de ses acolytes, Luke Stewart à la basse électrique et Warren “Trae” Crudup à la batterie. Si Lewis est évidemment le leader du projet, ses deux partenaires sont bien plus que des accompagnateurs et on pourrait parler d’un trio de solistes, la basse de Stewart occupant en particulier régulièrement les avant-postes. La musique, extraite de l’album à venir “No Filter”, s’inscrit dans la dialectique tension-détente caractéristique des musiques populaires afro-américaine et évoque un océan en furie à coups de flux et reflux. Au milieu des vagues déchaînées surgit soudain la mélodie intacte de Wade in the water, clin d’œil aussi bien aux fondations de cette musique qu’à l’histoire personnelle de Lewis, accompagnateur entre autres d’Albertina Walker dans sa jeunesse. On sort un peu sonné de l’heure de musique sans concession offerte ici, avec l’impression réjouissante d’avoir entendu le meilleur de ce qui va arriver au jazz dans les prochaines années.

Pas facile dans ces conditions à Emile Parisien de s’imposer en deuxième partie. En une grosse dizaine d’année, le saxophoniste soprano trentenaire a acquis une belle réputation au sein de la scène française, en lien notamment avec son partenaire régulier, l’accordéoniste Vincent Peirani. C’est avec son propre quintet qu’il se présente ce jour, accompagné d’un mélange prometteur de (relativement) jeunes musiciens – Manu Codija à la guitare, Simon Tailleu à la contrebasse et Mario Costa à la batterie – et de figures majeures d’une certaine idée européenne du jazz libre : le pianiste Joachim Kühn (qui en plus d’une carrière de soliste exigeant, a collaboré, entre autres, avec Don Cherry, Billy Cobham et Ornette Coleman) et le clarinettiste Michel Portal, dont le parcours n’est plus à présenter. Sans surprise, le programme, avec des compositions du leader mais aussi de Kühn et de Portal, recouvre pour l’essentiel celui du disque du quintet. Si l’ensemble ne manque pas de charme dans un registre impressionniste et élégant, il faut bien avouer que le résultat sonne bien léger et pour tout dire cruellement “européen” face à la déferlante puisant dans toutes les richesses de l’histoire des musiques afro-américaines qui l’a précédé – ce qui n’empêche pas le public de lui réserver un triomphe !

Harrison Kennedy porte maintenant le cheveu court et poivre et sel (plutôt sel d'ailleurs). Au NECC de Maisons-Alfort en ce 2 février, il entre seul en scène pour lancer a cappella et sans micro son Chain gang holler. La voix, toujours charismatique, touche au plus profond avec cette évocation des chants de travail. Il est rejoint par Jean-Jacques Milteau – qu'on ne présente plus – et Vincent Ségal au violoncelle. Une configuration qui rappelle un peu celle de 2014, lorsque Kennedy se produisait avec Guy Davis et Leyla McCalla. Sauf qu'aujourd'hui il est le seul chanteur, et apparait donc comme le leader. Le violoncelle de Vincent Ségal, joué en pizzicato, se substitue le plus souvent à une contrebasse. Pourtant les passages à l'archet apportent un climat intéressant. L'harmonica de Milteau s'impose plus facilement, souvent sollicité pour des solos inventifs et ardents qui emportent l'enthousiasme. Ainsi lorsqu'il alterne deux harmos de tonalité opposée (grave et plus aigüe) dans Rollin' and tumblin'.

Pas de démonstration virtuose en revanche à attendre d'Harrison Kennedy. La guitare, le banjo ou les spoons – des cuillères utilisées comme des percussions – accompagnent son chant. C'est ce qu'on attend d'ailleurs, cette voix tendue, habitée, au feeling palpable. Blues, folk, soul teintent des titres issus de son répertoire ou de standards. Il m'a semblé surtout puiser dans son avant-dernier album, “Soulscape” (Voodoo, Crap shooter blues…), plus que dans le dernier, pourtant excellent, sans doute en raison d'une instrumentation plus adaptée. Il a aussi dévoilé quelques titres d'un album à venir.

Même s'il a pris soin de les personnaliser et si le public n'a pas boudé son plaisir, le choix des reprises aurait pu faire preuve d'une plus grande originalité. À What's going on, Imagine ou Georgia, j'ai préféré Will the circle be unbroken, The thrill is gone ou Rollin' and tumblin' au banjo.

Au final, la salle se lève pour saluer la performance du trio et, même après deux rappels, continue à en vouloir plus ! C'est dire l'engouement provoqué par CrossBorder Blues, le titre de cette création.

 


Chocolate Genius

 

Comme chaque année, la dernière soirée, qui se tient dans le cadre très agréable de la Maison des Arts de Créteil, devant une salle comble, est consacrée aux musiques populaires afro-américaines, et particulièrement à la soul et au blues. Les Como Mamas ayant hélas annulé leur venue, c’est Chocolate Genius qui ouvre le programme, entouré de deux francs-tireurs de la scène française, le batteur Cyril Atef et le guitariste Seb Martel. De son vrai nom Marc Anthony Thompson, Chocolate Genius est un personnage difficile à classer, capable aussi bien de collaborer avec le guitariste de jazz Marc Ribot que de chanter dans le groupe de Bruce Springsteen. Sa musique personnelle fréquente des territoires entre soul et folk, et son écriture élégante évoque celle de Leonard Cohen. Pour sa courte prestation – une cinquantaine de minutes, plus un rappel volé à l’organisation ! –, il puise dans le répertoire de ses différents disques – Detroit, issu du dernier, Like a nurse, du précédent… – et emmène le public dans son univers riche et complexe – les thèmes abordés sont loin du classique “boy meets girl”, à l’image de son rappel, un titre évoquant la maladie d’Alzheimer…

 


Chocolate Genius

 


Chocolate Genius, Cyril Atef, Seb Martel

 

Dans un format plus classiquement soul, c’est Martha High qui lui succède, accompagnée de la Royal Italian Family (Luca Sapio, direction d'orchestre, voix ; Emiliano Pari, orgue, piano ; Larry Guaraldi, guitares ; Matteo Pezzolet, basse ; Claudio Giusti, saxophone ténor, flûte ; Daniele Manciocchi, baryton ; Antonio Padovano, trompette ; Frances Ascione, voix ; Matteo Bultrini, batterie), à savoir une bonne partie des musiciens présents sur son récent “Singing For The Good Times”. Désormais détachée de l’orchestre de Maceo Parker – pour qui elle chantait depuis son départ de chez James Brown, Martha High se consacre désormais à plein temps à sa carrière solo.

 


Martha High

 


Martha High & the Royal Italian Family

 


Martha High

 

Après une introduction instrumentale et un titre chanté avec efficacité par Luca Sapio – le producteur du disque, ici choriste et chef d’orchestre –, Martha rejoint la scène pour un programme qui puise exclusivement dans le répertoire de son dernier disque. Visiblement souffrante – elle a dû annuler les deux dates précédentes –, elle demande l’indulgence du public, mais n’en a pas besoin tant elle assure avec efficacité son show, qu’elle interpelle les femmes du public (I’m a woman) ou invite quelques danseurs à la rejoindre (For the good times). Elle dépasse même copieusement la durée impartie – ce n’est pas par hasard qu’elle chante qu’elle est The hardest working woman in town… –, au plus grand plaisir d’un public enthousiaste.

 


 Antonio Padovano, Claudio Giusti, Daniele Manciocchi, Martha High, Luca Sapio

 


 Daniele Manciocchi, Martha High

 


Martha High, Matteo Pezzolet

 

C’est à James Blood Ulmer et à son Memphis Blues Band (avec Ronnie Drayton en remplacement de Vernon Reid, empêché) qu’il appartenait de clore la soirée. Ayant déjà eu l’occasion de l’entendre à plusieurs reprises et n’étant pas spécialement amateur de son style – tout en respectant son parcours très original –, je m’en suis dispensé.

 


James Blood Ulmer

 

Une fois de plus, l’affiche offerte par Sons d’Hiver tient ses promesses – et remplit les salles, ce qui n’est pas un mauvais signe, vu le côté exigeant de la programmation. On attend donc avec intérêt l’édition suivante !

Textes : Frédéric Adrian (et Jacques Périn pour le concert d’Harrison Kennedy)

Photos © Frédéric Ragot

 


Martha High

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