Actus

16/08/2018

© DR / Collection Gilles Pétard

Au revoir Aretha

Interrogée il y a quelques années par l’animatrice de télévision Wendy Williams pour savoir qui pourrait lui succéder au titre de “Queen of Soul”, Aretha Franklin n’avait eu besoin que d’un seul mot pour répondre : « Aretha »… Fière à juste titre de son œuvre et de son parcours, très attachée à son titre honorifique, Aretha Louise Franklin faisait partie des artistes, comme B.B. King, James Brown ou Miles Davis, dont l’aura dépassait leurs enregistrements et dont le nom était devenu synonyme d’un genre. Son décès, après de longues années de maladie qui l’avait obligé à réduire son activité sans diminuer sa puissance musicale – son interprétation de (You make me feel like) A natural woman fin 2015 devant Barack Obama est venue le rappeler, même si aucun de ses disques les plus récents n’était à la hauteur de son talent. 

L’histoire personnelle d’Aretha a souvent été racontée, par elle-même en collaboration avec David Ritz, dans une autobiographie riche en liberté créative (From These Roots), mais aussi par différents auteurs – parmi lesquels Sebastian Danchin, auteur de l’ouvrage de référence (Aretha Franklin : Portrait d'une natural woman chez Buchet Chastel, 2005) –, en attendant un biopic promis de longue date par la principale intéressée. Mais rien dans ces récits ne permet d’expliquer le génie propre de l’artiste. Si son aisance vocale et sa dextérité instrumentale viennent directement de l’église paternelle, c’est dans des ressources insoupçonnées, peut-être issues d’une vie personnelle marquée par la peine, qu’elle va puiser le talent d’interprète qui a fait d’elle la reine incontestée d’un genre reposant sur l’expressivité. 

 


© DR / Soul Bag archives

 

Née le 25 mars 1942 à Memphis, Aretha Franklin baigne dès sa petite enfance dans la musique : son père, Clarence LaVaughn “C.L.” Franklin, est un pasteur itinérant dont la carrière est en pleine ascension, sa mère une pianiste et chanteuse qui, sans être professionnelle, participe aux activités musicales de l’église de son mari. Quand celui-ci est nommé pasteur de la New Bethel Baptist Church, toute la famille s’installe avec lui à Detroit, mais les deux parents se séparent vite, conséquence de nombreuses infidélités. La mère d’Aretha décède d’une crise cardiaque en 1952. En quelques années, C.L. fait de son église une des congrégations les plus en vue de la ville, et le domicile des Franklin accueille les célébrités afro-américaines, des vedettes du gospel comme Mahalia Jackson ou Clara Ward aux jeunes stars montantes comme Jackie Wilson ou Sam Cooke – avec qui Aretha noue une relation de grande proximité –, en passant par Martin Luther King. À peine âgée de dix ans, Aretha se fait remarquer comme soliste de la chorale de l’église paternelle avant de commencer à accompagner celui-ci sur ses tournées et à se produire dans différentes églises. A l’initiative de son père, qui a lui-même commencé à publier ses sermons sur disque, elle signe son premier contrat avec le label J-V-B de l’entrepreneur local Joe Von Battle, et un premier 78-tours paraît en 1956 avec deux titres, Never grow old et You grow closer. Si sa carrière semble en bonne voie, sa vie personnelle est compliquée : à 14 ans à peine, elle est déjà mère de deux enfants. 

 


© DR / Soul Bag archives

 

Inspirée par son ami Sam Cooke, c’est cependant vers la musique séculière qu’elle va ensuite se tourner, avec l’accord de son père qui fait fonction d’impresario et qui choisit de la faire signer avec Columbia. Un premier single paraît fin 1960, Today I sing the blues, qui lui permet de faire ses débuts dans le classement R&B, suivi d’un album, “With The Ray Bryant Combo”, qui sort début 1961. Les disques suivants, souvent produits par Clyde Otis, lui permettent de s’imposer auprès du grand public, avec en particulier les succès commerciaux de Rock-a-bye your baby with a Dixie melody et Operation heartbreak. Elle apparaît régulièrement à la télévision et se produit dans le circuit des clubs élégants, mais avec le temps sa musique s’oriente de plus en plus, et avec un réel succès commercial, vers un répertoire pop sans grand enjeu, alors qu’en parallèle son grand ami Sam Cooke révolutionne la musique populaire afro-américaine en inventant la soul. Peut-être consciente de l’impasse artistique vers laquelle Columbia est en train de l’orienter, Aretha choisit de ne pas renouveler son contrat avec la major et signe fin 1966 avec Atlantic, alors aux avant-postes de la scène soul. Au début de la décennie, elle s’est mariée avec le peu recommandable Ted White. Le mariage est tumulteux, et Aretha, qui a eu un nouvel enfant en 1964, est la victime de la violence de son mari. 

 


Ted White, Aretha Franklin, Carolyn Franklin © DR / Collection Joël Dufour

 


© DR / Collection Gilles Pétard

 

 

 

La première séance d’Aretha pour son nouveau label, en janvier 1967 dans les studios Fame de Rick Hall, manque de tourner à la catastrophe, mais elle offre aux intéressés un premier chef-d’œuvre et un premier succès, avec I never loved a man (The way I love you), qui s’installe dès sa sortie au sommet du classement R&B. Elle ouvre pour Aretha et ses producteurs une période fantastique. En avril, sa réinvention du Respect d’Otis Redding lui offre un double numéro 1, pop et R&B, et les tubes imparables – Chain of foolsAin't no wayThink, I say a little prayerDr. Feelgood… – s’enchaînent avec une apparente facilité qui dissimule un travail de studio important, dans lequel elle joue un rôle majeur. Couronnée aux Grammys en février 1968, elle tourne en Europe au printemps – elle est à Paris en mai 1968 – puis fait la couverture du magazine Time à la fin du mois de juin, incroyable consécration pour une chanteuse que le grand public a découvert à peine un an et demi plus tôt. Dans le même temps, elle se sépare puis divorce de Ted White. 

 

 


En studio avec Jerry Wexler © DR

 


© DR / Soul Bag archives

 


Avec Ray Charles, 1973 © DR / Collection Joël Dufour

 

 

 

 

Jusqu’au début des années 1970, tout réussit à Aretha : qu’elle décide de se produire, devant un public “hippie” au Fillmore West ou d’enregistrer un double album exclusivement gospel, chacune de ses opérations est un triomphe commercial et artistique. Le disque gospel, “Amazing Grace”, est même la meilleure vente de toute sa carrière, et il est l’enregistrement en public le plus vendu du genre. Le film de l’enregistrement, réalisé par Sydney Pollack, est par contre resté inédit, sa sortie étant bloquée par Aretha… La fin de la décennie lui est moins favorable, malgré quelques beaux succès comme Until you come back to me (That's what I'm gonna do), et elle quitte Atlantic en 1980 pour Arista, le label de Clive Davis. Cette période est encore assombrie pour Aretha, qui s’est remariée en 1978, par l’agression dont est victime en 1979 son père, qui décèdera en 1984 après des années de coma. 

 


© DR / Collection Gilles Pétard

 

 

Alors que nombre de ses contemporains sont confinés au circuit nostalgie, les années 1980 sont des années de succès pour Aretha qui s’attache les services des producteurs du moment, comme Luther Vandross, afin de s’assurer un son à la mode, parfois au désespoir de ses admirateurs historiques. Son apparition anecdotique dans les Blues Brothers et différents duos pop – avec Annie Lennox et George Michael notamment – lui permettent d’attirer un nouveau public. Plus discrète dans la décennie suivante, elle n’en décroche pas moins un dernier tube en 1998 avec A rose is still a rose, écrit et produit par Lauryn Hill.

 

 


© DR / Collection Gilles Pétard

 


© DR / Collection Gilles Pétard

 

 

Même si elle continue à enregistrer dans les années 2000 et 2010, elle doit l’essentiel de sa visibilité sur cette période à quelques apparitions événementielles, lors de l’inauguration du président Obama en particulier, alors que les rumeurs sur sa santé se succèdent et qu’elle ralentit ses activités scéniques. Cela ne l’empêchait pas d’être encore en studio il y a quelques mois, dans la ville de Detroit où elle s’était réinstallée dans les années 1980, pour un nouvel album qui devait, selon ses dires, être produit par Stevie Wonder. Personnalité complexe, Aretha Franklin a construit en plus de soixante ans de carrière une œuvre unique, et rarement un titre a été aussi approprié que celui de Queen of Soul qui lui a été attribué il y a une cinquantaine d’années.

Frédéric Adrian

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