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19/01/2018

Abécédaire amoureux du jazz, quelles histoires !

Depuis les années 1980, Pascal Kober arpente salles de concerts et festivals, appareil(s) photo en bandoulière. Il est également musicien (bassiste et chanteur du groupe Alzy Trio) et journaliste, notamment pour la presse écrite (Jazz Hot). Ses archives photographiques ont fait l’objet d’une belle exposition cet été au musée de l’Ancien Évêché à Grenoble, accompagnée de la publication d’un ouvrage intitulé L’abécédaire amoureux du jazz. Ce recueil pluriel et intime parcourt le monde et s’arrête beaucoup sur le jazz, mais il n’oublie pas le blues, la soul, le R&B, les musiques africaines et caribéennes, tout en créant des ambiances et des climats qui passent par les scènes, les coulisses et les balances, et vont du festif à l’intimiste en mêlant moments cocasses ou bien sérieux. Pascal nous raconte ces belles histoires…

Transcription, adaptation : Daniel Léon
Photos © Pascal Kober (pascalkober.com)

 


Joseph Bataka, artiste peintre, et son ami musicien. Aux sources du jazz, île de Gorée, Sénégal, 1994.

 

En fait, tout a débuté autour de l’idée d’une exposition…
Il y a 4 ou 5 ans, un labo photo grenoblois a monté une petite expo avec mes photos de jazz. Bien que ce soit très modeste, ils ont fait un vernissage. J’ai invité Isabelle Lazier (ndlr : directrice du musée de l’Ancien Évêché), qui m’a dit que ce serait très bien de faire une expo au musée. J’ai pensé que c’était une formule de politesse pour me dire gentiment qu’elle aimait mes photos... Mais ce n’était pas une formule en l’air, et un an et demi après, elle avait calé une date pour l’été 2017 ! Le truc a démarré comme ça…

 


Eric Bibb. Festival Jazz à Vannes, 2005.

 

Le musée de l’Ancien Évêché est très axé sur le patrimoine et l’histoire de la région, comment expliques-tu cet intérêt ?
Je ne sais pas, même s’il y a un peu de patrimoine moderne et local dans certaines de mes photos, car environ la moitié ont été faites à Vienne et en Isère. Isabelle ne m’a rien imposé, elle m’a laissé quasiment carte blanche sur la sélection. En outre, l’exposition a quand même été vue par 12 000 visiteurs, donc je suis très content… Et je veux rendre hommage à Isabelle, j’avais trois salles peintes dans des couleurs différentes, c’était très valorisant et spectaculaire, aucun photographe de jazz n’a jamais eu de telles conditions. Donc vraiment chapeau bas à Isabelle et son équipe, et à l’infographiste Corinne Tourasse pour son superbe travail sur la scénographie.

 


Big Jay McNeely. Festival Jazz à Vienne, 1990.

 

Sur quoi es-tu parti pour ta sélection ?
Il me fallait un fil rouge… Chaque piste étant réductrice, j’ai fini par me dire que l’abécédaire serait un fil rouge sur lequel je pouvais utiliser la quasi-totalité de mes images. Sur près de 40 000, j’en ai sélectionné environ 4 000, puis 500. J’ai pris chacune d’entre elles en l’associant à des mots clés, les couleurs, l’intimité, le piano, la balance… J’ai classé les mots par ordre alphabétique, puis j’en ai choisi un par lettre. Sur les 500, j’avais environ 30 images auxquelles je tenais absolument. Et les 123 retenues ont été choisies par Corinne, en jouant sur les vis-à-vis, les doubles pages, la lumière, la couleur, le geste, l’attitude…

 


Lisa Simone. Festival Jazz à Vienne, 2016.

 

Tu parviens à échanger sur la photo avec les musiciens ?
C’est assez rare car la plupart des rencontres se font lors d’interviews ou pour des comptes rendus de concerts. Mais certains sont parfois passionnés de photo, comme le saxophoniste Bob Berg (ndlr : mort dans un accident de la route en 2002), lui-même photographe. On a longuement échangé, sur les photographes qu’il aimait. Mais assez peu de musiciens m’ont parlé de photo… Pourtant, même si c’est moins le cas maintenant avec le numérique, si je revoyais un musicien, je lui offrais deux ou trois tirages de courtoisie, pour le remercier. Et je me souviens d’une anecdote avec Terri Lyne Carrington en train de lire la bio d’Angela Davis, elle savait que ma photo provenait de la balance du concert de Stan Getz. Pour cette fille qui à l’époque avait 25 ans, ce n’était pas anodin et on a discuté autour de ça, mais ça reste assez rare de parler d’autre chose que de la musique.

 


Terri Lyne Carrington. Festival Jazz à Vienne, 1990.

 

La préface de Marcus Miller est un très beau compliment…
Oui, ce n’est pas une préface de circonstance… Quand l’éditeur belge Snoeck, très ouvert à l’international, a été choisi, il me fallait un préfacier et j’ai pensé à des musiciens américains. J’ai fait traduire mon dossier par Harvey Harder, un musicien de blues dont c’est le job. J’avais pensé à Herbie Hancock du fait de sa position d’ambassadeur de bonne volonté (ndlr : Goodwill Ambassador) à l’Unesco, à John McLaughlin et donc Marcus Miller. Patrick Savey, auteur du film sur lui en 2015, Marcus, lui a transmis mon dossier. Marcus m’a répondu en disant que mes photos l’intéressaient. Quand il a eu le pdf complet en anglais, il m’a tout de suite adressé ce petit texte vraiment super.

 


Marcus Miller. Festival Jazz à Vienne, 1994.

 

On trouve des photos assez “classiques”, mais aussi des documents étonnants et décalés, avec des artistes russes, la femme de Charlie Parker en Turquie…
C’était très important d’en avoir car si j’ai fait beaucoup de photos de scène, je trouve que ça n’a pas grand intérêt, c’est en outre extrêmement contraint par les emplacements réservés, les autres photographes dans les fosses, les lumières des éclairagistes... Dans le jazz comme dans le blues, énormément de choses se passent à côté, avec la vie quotidienne, les musiciens en tournée, dans les avions, qui vont boire des coups dans les bistrots, les jam sessions, pour moi c’est d’abord et avant tout ça… Avec la scène, on finit tous par faire les mêmes photos, ou qui se ressemblent… Je préfère des expériences comme les voyages… Ainsi en Russie au début des années 1990, quand l’URSS devint la CEI, avec la chanteuse LaVelle dont j’ai fait le portrait dans la salle de concert du Grand Palais du Kremlin à Moscou, une première pour du jazz là-bas. Un portrait dont elle va ensuite se servir pour illustrer la pochette de son disque consacré à Nat King Cole (ndlr : “Straight Singin’ – Tribute To Nat King Cole”, 1991), qui est le prototype, l’image même de la musique afro-américaine... Toutes ces choses font le photojournalisme, en prise directe avec cette vie.

 


Chan Parker (oui, “madame” Charlie “Bird” Parker !), aéroport d’Izmir, Turquie, 1995.

 

La version anglaise n’était pas prévue ?
L’éditeur ayant aussi reçu le dossier traduit, il a trouvé ça très bien et m’a proposé de faire une édition en anglais ! On était déjà en plein bouclage… Un abécédaire n’est pas facile à traduire car la première lettre d’un mot n’est pas nécessairement la même dans les deux langues… Par exemple, voix et voice ça marchait, mais on a dû transformer des choses. Sous “Y” comme yeux (les yeux dans les), ça posait problème, on a pris yes en imaginant que le musicien (ndlr : Pat Metheny) m’adressait un regard, un clin d’œil, qu’il m’autorisait à le prendre en photo…

 


Pat Metheny. Festival Jazz à Vienne, 1990.

 

Si je devais retenir une lettre, je prendrais “K” pour kaléidoscope, je trouve que ça résume bien ton approche…
Ton choix me va complètement. Cette photo d’Hermeto Pascoal, c’est vraiment ça, tout un tas de visages et de regards sur le jazz des quarante dernières années au travers d’expériences très diverses. Des concerts, des petits clubs, des grands festivals, des voyages à l’étranger, des contrées parfois exotiques… Mais avoue que je n’ai pas choisi la facilité, j’aurais pu prendre “K” comme Kober !

 


B.B. King. Festival Jazz à Vienne, 1997.

 

Tu considères aussi l’Afrique, le blues, les racines, les origines… Quitte à être grandiloquent, tu accordes de l’importance au poids de l’histoire ?
Ah mais tu peux l’être, pour moi c’est absolument essentiel. La reconnaissance du jazz, une réflexion qui peut s’étendre au blues, ne doit pas seulement porter sur le style musical, mais sur une véritable culture, et il s’agit pour moi d’une des rares formes musicales radicalement nouvelles apparue au cours du XXe siècle. Ce sont aussi des musiques de combats, de bagarres pour que les Noirs se trouvent une condition de vie meilleure, contre la ségrégation, contre le racisme… Dès lors, je ne pouvais pas démarrer par autre chose que le “A” comme Afrique. Surtout que j’avais rencontré un an plus tôt Randy Weston, un très vieux pianiste alors âgé de 90 ans, un des premiers dans les années 1970 à faire le bond dans l’autre sens, à revenir à ses racines africaines, à jouer en Afrique. Il avait même monté un club de jazz à Tanger au Maroc, en jouant avec des musiciens africains, des gnawas, lesquels, à l’image des afro-américains, sont des esclaves noirs arrivés dans les pays du Maghreb. Il sera ensuite suivi, d’ailleurs par Marcus Miller, dont le dernier album “Afrodeezia” évoque l’île de Gorée au Sénégal. Ce lien est extrêmement fort et important, et si je l’adore pour me divertir, je vois aussi le jazz comme une musique savante qui n’est pas née de rien, de situations très compliquées, aux États-Unis, en Afrique mais aussi aux Caraïbes.

 


Randy Weston. Festival Jazz à Vienne, 2016.

 

Les expos de jazz sont rares dans les musées alors que les Européens adorent cette musique. Le relais culturel est-il suffisant ?
Il est très largement insuffisant, dans les musées comme dans des structures censées aider les courants musicaux actuels, le jazz et le blues sont un peu les parents pauvres. Alors que notre pays et la Scandinavie ont été et sont encore des terres d’asile pour de nombreux musiciens de jazz et même de blues… Il n’y a pas de reconnaissance de cette situation et de l’histoire que les pays européens ont pu bâtir avec cette musique afro-américaine, ni de l’importance des liens tissés.

 


Buddy Guy. Festival Jazz à Vienne, 2016.

 

Quel avenir pour le livre et l’exposition ?
Si le bouquin marche bien, il pourrait y avoir un deuxième épisode, ça ne présenterait pas un gros risque. C’est plus compliqué pour l’expo, même si avec la sélection de 500 photos j’ai de quoi en bâtir d’autres. J’ai récupéré les tirages et je vais chercher d’autres dates ailleurs, de préférence dans les capitales car il faut des grands lieux, il y a 100 mètres linéaires de cimaises et 250 m2 de surface au sol, ce n’est pas une expo à mettre dans un bistrot ! J’ai pour l’instant des pistes à Bruxelles, Paris et Bâle, je vais essayer de la faire tourner en l’adaptant avant d’envisager d’autres épisodes.

L’abécédaire amoureux du jazz. Par Pascal Kober, Snoeck, 176 pages, 25 €. Titre de la version anglaise : An ABC for Jazz Lovers.

pascalkober.com

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