Live reports

08/09/2018

José James © DR

Jazz à La Villette

Grande Halle, Paris 19e

Final en beauté pour l’édition 2018 avec deux belles soirées largement remplies d’un public jeune et très enthousiaste. 

Triple programme contrasté pour le samedi soir, dans une Grande Halle quasi-complète en configuration debout. C’est le duo électro funk Knower, soit Genevieve Artadi au chant et Louis Cole à la batterie, qui ouvre la soirée, en configuration groupe, avec Rai Thistlethwayte et Jacob Mann aux claviers et Sam Wilkes à la basse. Leur son sous influence 1980, entre Prince des débuts et new wave, a ses supporters, qui accueillent avec enthousiasme les tubes comme Pizza ou Butts tits money, mais leur prestation, entre excentricité très travaillée et une certaine virtuosité qui tourne à la complaisance (les solos de batterie de Louis Cole), me semble très répétitive et ennuyeuse. 

Les anglais du Portico Quartet (Jack Wyllie, saxophone, clavier ; Kerr Vine, batterie, clavier, hang ; Milo Fitzpatrick, basse ; Duncan Bellamy, batterie) tentent depuis quelques temps, après un virage électro peu convainquant et le départ du fondateur Nick Mulvey, de renouer avec le succès qui en a fait au milieu de la décennie précédente, des pionniers du revival que connaît en ce moment la scène jazz britannique. Si le groupe établit dès le premier titre, acoustique, un beau climat avec son utilisation du hang, un instrument de percussion devenu la marque de fabrique sonore du groupe, il se perd ensuite dans des plans électro clichés sans grand intérêt. 

Pas de risque de ce genre avec les Gogo Penguins, tête d’affiche très attendue de la soirée. Découvert au début de la décennie en cours, le trio (Chris Illingworth au piano, Nick Blacka à la contrebasse, Rob Turner à la batterie), également britannique, trace depuis ses débuts discographiques en 2012 chez Gondwana Records une trajectoire que sa signature avec Blue Note n’a pas fait dévier : une musique cérébrale et très construite, influencée par l’électro mais totalement acoustique et avec des effets limités. Le programme de ce soir repose sur le dernier disque du groupe, “A Humdrum Star”, paru il y a quelques mois et, à entendre les réactions du public à chaque début de morceau, déjà bien connu des spectateurs présents. Malgré le jeu de scène à peu de chose près inexistant d’un trio visiblement immergé dans sa musique – le bassiste Nick Blacka se contente de trois courtes interventions parlées pour toute tentative de communication –, l’intensité de la prestation est telle que le public rugit à plusieurs reprises son approbation en cours de morceau – sans pour autant que ses réactions semblent remarquées par les musiciens. À l’issue d’une prestation sans temps mort, une longue ovation salue le groupe – qui a déjà quitté la scène après de brefs saluts. Malgré des conditions d’écoute pas tout à fait optimales dans une salle en configuration debout, un concert remarquable pour une formation qui fait partie de l’élite du jazz d’aujourd’hui.

Format différent – en places assises – pour la soirée suivante, qui clôturait le festival, mais retour à la scène britannique avec le quartet de la saxophoniste Nubya Garcia, composé de jeunes pointures londoniennes (Joe Armon-Jones aux claviers, Daniel Casimir à la basse et Sam Jones à la batterie remplaçant le titulaire habituel Femi Koloeso). Garcia ne cache pas sa frustration face à la brièveté du temps qui lui est accordé mais cela ne l’empêche de donner une belle prestation intense, avec un répertoire puisé dans ses disques personnels – hélas à peu près introuvables, y compris au concert ! Moins évidemment marquée que ses collègues par le jazz spirituel et le hip-hop, la saxophoniste convoque les influences de Coltrane et de Sonny Rollins au service d’un jeu lyrique et ludique qui séduit largement des spectateurs sans doute peu familiers avec sa musique, d’autant que ses accompagnateurs sont à la hauteur des enjeux. Nul doute qu’elle fera du bruit quand ses disques seront plus facilement accessibles.

C’est à José James, un habitué du festival, et à son hommage à la musique de Bill Withers qu’il appartenait, deux semaines avant la sortie de l’album qu’il lui a consacré, de jouer les dernières notes du festival. Déçu par le disque (voir chronique dans Soul Bag 232), j’attendais beaucoup du concert, et mes espoirs ont été plus que récompensés. Débarrassé des arrangements trop étroit de l’enregistrement et des pointures en roue libre, James profite de la liberté que lui donne la présence d’un orchestre composé de musiciens habitués à jouer avec lui (Brad Allen Williams à la guitare, Takeshi Ohbayashi aux claviers, Robin Mullarkey à la basse et le très grand Nate Smith à la batterie, à la hauteur de sa réputation toute la soirée – il bénéficie même d’un temps dédié à un long et passionnant solo) pour habiter pleinement les compositions de Withers. Même s’il se contente, comme sur le disque, d’aborder les tubes et les classiques – c’est Ain’t no sunshine qui ouvre le bal –, James y infuse sa personnalité vocale, tournant et retournant certaines phrases, revenant plusieurs fois sur un même couplet, voire sur un seul mot. Grandma’s hands – dans lequel, étrangement, il utilise comme dans l’original le prénom « Billy »– en particulier le voit improviser longuement sur la dernière phrase (« If I get to heaven I'll look for Grandma's hands ») afin d’en extraire chaque nuance d’émotion. Visiblement heureux et fier de saluer Withers de son vivant – il raconte longuement sa rencontre avec lui –, James alterne morceaux funk (superbe version de The same love that made me laugh) et titres lents, et atteint des sommets d’émotion sur Hello like before, qu’il présente comme le texte préféré de Withers au sein de son propre répertoire.

L’ensemble aurait tutoyé la perfection s’il n’avait fallu subir le jeu dégueulasse du guitariste Brad Allen Williams. Là où Takeshi Ohbayashi assure subtilement contrechants et solos au piano et au piano électrique, Williams enchaîne avec enthousiasme – avec les encouragements de son patron, il faut bien le reconnaître – les clichés blues rock les plus éculés, gâchant de sa vulgarité quelques-uns des plus beaux moments de la soirée.

Au rappel, José James retourne à son propre répertoire, suite à une demande venue du public, pour une version à rallonge de Trouble, tirée de l’album “No Beginning No End”, dans laquelle il s’amuse, suivi au geste près par ses musiciens, à faire varier le tempo et invite Nubya Garcia à venir se joindre à l’ensemble pour un solo musclé et efficace. Malgré les tentatives du public d’obtenir un second rappel, c’est sur ce moment festif enthousiasmant que se refermera la soirée et l’édition 2018 d’un festival qui confirme chaque année la pertinence de son projet.

Frédéric Adrian

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